SAINT PAUL DE LA CROIX
1694-1775
SA VIE ET SA SPIRITUALITÉ

PREMIÈRE PARTIE
LA VIE DE SAINT PAUL DE LA CROIX
1-L'ENFANCE DE PAUL-FRANÇOIS DANEI
Paul-François Danei, aîné d’une famille de 16 enfants, dont seulement six survivront après l’enfance, naquit le 3 janvier 1694, à Ovada (diocèse d’Acqui), en Ligurie, dans la République de Gênes. Il était le fils de Luchino Danei, issu d'une famille noble et commerçant à Castellezzo, et d'Anna-Maria Massari. Pour éviter le tumulte et les embarras de la guerre qui désolaient le Montferrat et d'autres contrées de la Lombardie, le couple Danei se retira à Ovada, dans l'espoir d'y mener une vie plus tranquille. C'est là que Paul-François vit le jour. On raconte que la nuit de sa naissance, pendant qu'il venait au monde, la chambre s'éclaira d'une manière extraordinaire...
Désormais, obligée de vivre dans une région qui n'était pas la sienne, la famille connut une pauvreté parfois éprouvante, mais toujours acceptée avec résignation; la vie chrétienne était irréprochable. En 1695, naquit le second fils, Jean-Baptiste Danei, qui fut, durant toute sa vie, le compagnon fidèle de Paul-François. Cofondateur de la congrégation de la Passion de Jésus-Christ, les Passionistes, on peut affirmer que Jean-Baptiste vécut la même sainteté que son frère aîné. En 1709, Luchino Danei retourna dans son pays natal, Castellazo, où il établit son commerce et sa famille.
Doué d'une intelligence remarquable, Paul fit quelques études à Crémolino sous la conduite d’un vénérable prêtre. Par ailleurs, tous les enfants de la famille Danei bénéficièrent d'une éducation chrétienne riche des enseignements de la foi et très pieuse. Tous les jours les parents lisaient ou racontaient la vie des saints qu'ils connaissaient. Quel meilleur exemple pour se former à la vie et croître en vertu que d'essayer d'imiter les saints? De plus, on priait en famille la Vierge Marie, et Paul-François et son frère Jean-Baptiste ne négligeaient pas d'honorer de leur mieux la Reine du ciel, leur Protectrice.
Et la Vierge Marie acceptait leurs hommages. On raconte[1] "qu'un jour, par une de ces imprudences si communes à cet âge, ils étaient tombés dans la rivière du Tanaro et en grand danger d'être noyés, quand tout à coup ils virent apparaître une Dame très belle et très gracieuse, qui, leur donnant la main avec bonté, les délivra des eaux et de la mort. Ce miracle était un gage de la bienveillance qu'elle leur porta toujours dans la suite."
Il convient d'ajouter que Paul-François et son frère Jean-Baptiste, aimaient construire de petits autels et se prosterner devant une petite statuette de l'Enfant-Jésus.
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LA JEUNESSE DE PAUL-FRANÇOIS
Très jeune encore, Paul-François Danei commença à mener une vie austère orientée vers la prière et l'oraison. Dans son ardeur juvénile, il entraînait son frère Jean-Baptiste à le suivre dans sa vie déjà pénitente, méditant souvent les souffrances de Jésus crucifié. D'une manière générale, sa piété était remarquable. Paul-François dut quitter sa famille relativement jeune pour s'occuper du service des malades dans l'hospice de Saint Gallican. Cependant son amour pour Dieu continuait à se développer, et rapidement, afin de gagner des âmes, il fonda une petite société de jeunes gens à qui il prit l'habitude d'enseigner la manière de traiter avec Dieu dans l'oraison, source de la sainteté. Plusieurs de ces jeunes abandonnèrent le monde et embrassèrent la vie religieuse.
Grâce à ses prières, ses oraisons et sa vie pénitente, Paul-François parvint à une haute perfection: son entourage le considérait comme un saint... Il mettait à profit l'autorité naturelle que le Seigneur lui donnait sur les autres, pour les exhorter de plus en plus au bien. Dieu, pour aider son dévoué serviteur lui confia même plusieurs charismes, dont celui de pénétration des consciences. "Paul découvrait le fond des cœurs. Souvent même, quand c'étaient des pécheurs, il ressentait une puanteur horrible, mais surnaturelle, qui était comme l'indice de la laideur et de la difformité des crimes dont ils étaient souillés. Éclairé par ce moyen sur les besoins des âmes et brillant du désir de les sauver, Paul manifestait, tantôt à celui-ci, tantôt à celui-là, les fautes qu'il avait commises, mais en secret et en tête à tête. Mon frère, disait-il avec une pleine assurance, vous avez fait tel péché; allez vous confesser. Puis il instruisait le coupable pour lui faciliter le moyen de faire une bonne confession, et finalement, il l'adressait à quelque bon confesseur dont les charitables avis pussent guérir les plaies de sa pauvre âme."[1]
Durant l'été 1713 Paul-François[2] reçut une grande illumination spirituelle et décida de se vouer totalement à Dieu. Vers l'âge de dix-neuf ans et demi, il résolut de mener une vie simple et parfaite. Il choisit comme directeur de son âme le curé de sa paroisse, lequel ne manqua jamais de mortifier et d'humilier publiquement ce jeune homme particulièrement comblé des grâces de Dieu. Paul-François, loin de se révolter, croissait en humilité. Heureusement, le curé, un peu dépassé par ce qui se passait en Paul-François, l'invita à s'adresser au Père Colomban de Gênes, prêtre capucin...
Paul-François avait un oncle prêtre qui, à l'insu de son neveu, se mit en tête de le marier à une jeune fille pleine de grandes qualités et de plus ouvrant une alliance des plus avantageuses; une telle alliance retirerait sa famille de la pauvreté dans laquelle elle se trouvait. Mais Paul-François avait décidé de demeurer vierge; que faire? Paul-François pria beaucoup. Bientôt le pauvre oncle tomba gravement malade et mourut, laissant tous ses biens à Paul-François qui renonça généreusement à cet héritage...
À la même époque, la République de Venise cherchant à lever une armée pour combattre les Turcs, Paul-François s'enrôla, mais le Seigneur lui fit rapidement comprendre qu'Il le voulait ailleurs. Il quitta l'armée, retourna chez lui, et reprit sa vie de sacrifices fortifiée par l'usage fréquent des sacrements. Plus tard, il avouera à un confesseur: "Dans ces premières années, le Seigneur m'avait donné faim de deux choses: de la sainte communion et des souffrances."
En 1727, Luchino Danei, son père, involontairement renversé à terre, fit une chute mortelle. Joseph, un de ses fils, présent sur les lieux, lui recommanda de pardonner, et c'est dans des sentiments éminemment chrétiens qu'il se disposa à la mort. Mais pour toute la famille et pour la maman, le coup fut terrible. Cependant, les activités de Paul-François ne l'empêchaient pas de gérer ce que sa famille possédait alors, et d'y exercer son zèle, conseillant à ses frères et sœurs de méditer souvent sur la Passion de Jésus-Christ.
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UNE DIVINE INSPIRATION
Dieu, qui préparait Paul-François à une tâche particulièrement difficile, l'avait doté d'une grande intelligence, capable d'acquérir de vastes connaissances. À plusieurs reprises Il lui fit connaître à quel genre de vie Il le destinait, et lui fit voir plusieurs fois une tunique noire, mais sans lui donner pour le moment l'explication du mystère.
Un jour, enfin, le Seigneur lui en révéla le secret. Paul-François raconte :
"Moi, Paul-François, pauvre et indigne pécheur, et le dernier des serviteurs des pauvres de Jésus-Christ, environ deux ans après que l'infinie bonté de Dieu m'eut appelé à la pénitence, passant vers le soir par la rivière de Gênes, je vis une petite église située sur une montagne au-dessus de Sestri, et appelée la sainte Madone du Gazzo, et en la voyant, j'éprouvai un désir sensible de me fixer dans cette solitude; mais obligé par devoir de charité d'assister mes parents, je ne pus jamais en venir à l'exécution, et je dus me contenter de le garder dans mon cœur. Quelque temps après, (je ne me souviens plus au juste ni du mois ni du jour), j'eus une nouvelle inspiration, mais beaucoup plus forte de me retirer dans la solitude; et ces inspirations, le bon Dieu me les donnait avec une grande consolation intérieure.
Dans ce même temps, la pensée me vint de prendre pour vêtement une tunique noire de gros drap fait de la laine la plus commune du pays, de marcher nu-pieds, de vivre dans la plus grande pauvreté, en un mot, de mener avec la grâce de Dieu une vie pénitente. Cette pensée ne me quitta plus; un attrait toujours plus puissant me portait à me retirer, non plus auprès de la petite église dont j'ai parlé, mais en n'importe en quelle solitude, et cela pour suivre les invitations amoureuses de mon Dieu dont l'infinie bonté m'appelait à quitter le monde. Mais comme je ne pouvais donner suite à cette pieuse inspiration, parce que j'étais nécessaire à ma famille, c'est-à-dire à mon père, à ma mère et à mes frères, je tenais toujours ma vocation secrète, excepté que j'en conférais avec mon père spirituel.
Je ne savais pas ce que Dieu voulait de moi; c'est pourquoi je ne songeais à autre chose qu'à me dégager des embarras domestiques pour pouvoir me retirer ensuite. Mais le Souverain Bien qui, dans sa bonté infinie, avait d'autres vues sur ce misérable ver de terre, ne permit jamais que j'eusse ma liberté en ce temps-là. Quand j'étais sur le point de me dégager entièrement, il s'élevait de nouvelles difficultés; elles ne faisaient qu'augmenter mes désirs.
Quelquefois, il me vint aussi la pensée de réunir des compagnons pour vivre en communauté et promouvoir la crainte de Dieu dans les âmes: c'était là mon plus ardent désir; mais pour ce projet de réunir des compagnons, je n'en tenais pas compte, et cependant il restait fixé au fond de mon cœur.
En somme, pour ne pas m'étendre davantage, je dirai combien de temps durèrent ces désirs et ces inspirations, jusqu'à ce que je reçusse la nouvelle lumière dont je vais parler. Je ne saurais le dire précisément, parce que je n'en ai pas tenu note; je dirai du plus au moins: deux ans et demi environ.
L'été dernier, je ne sais à quelle époque, car je ne me souviens ni du mois ni du jour, ne l'ayant pas écrit, je sais seulement que c'était le moment de la moisson; un jour de la semaine, je fis la sainte communion dans l'église des capucins de Castellazzo, et je me rappelle que j'entrai alors dans un profond recueillement. Après cela, je partis pour retourner à la maison et je marchais par les rues, aussi recueilli que dans l'oraison. Quand je fus au coin de la rue voisine de la maison, je fus élevé en Dieu avec un recueillement très profond, un oubli de toutes choses et une très grande suavité intérieure, et dans ce moment, je me vis, en esprit, revêtu de noir jusqu'à terre avec une croix blanche sur la poitrine; sous la croix, je portais écrit le saint nom de Jésus eu lettres blanches. Dans ce même instant je m'entendis adresser ces propres paroles: 'Ceci est un signe pour marquer combien doit être pur et sans tache le cœur qui doit porter écrit le Très Saint Nom de Jésus.'
Cette vue et ces paroles me firent répandre des larmes, et puis je m'arrêtai. À peu de temps de là, je vis en esprit qu'on me présentait la sainte tunique avec le nom sacré de Jésus et la croix toute blanche; la tunique toutefois était noire, et je l'embrassai dans l'allégresse de mon cœur."
3-1-Quelques précisions sur les grâces mystiques
Paul-François continue son récit: "Le lecteur saura que lorsque je me vis présenter la sainte tunique, je ne vis point de forme corporelle, comme par exemple, la figure d'un homme; pour cela, non; mais je le vis en Dieu; l'âme en effet connaît que c'est Dieu, parce que lui-même le lui fait comprendre par les mouvements intérieurs du cœur et par les lumières qu'il répand dans l'esprit, mais d'une manière si sublime qu'il est très difficile de l'expliquer. Ce que l'âme entend alors est quelque chose de si grand qu'on ne saurait le dire ni l'écrire. Pour être mieux compris, je dirai que c'est là une sorte de vision spirituelle, comme Dieu a daigné m'accorder plusieurs fois dans sa bonté, lorsqu'il a voulu m'envoyer quelque épreuve particulière.
Pendant que j'étais en oraison, je vis un fouet entre les mains de Dieu, et ce fouet avait des cordes comme les disciplines. Au-dessus était écrit ce mot: 'Amour'; dans le même instant, le Seigneur m'éleva à une très haute contemplation: mon âme comprit que Dieu voulait la flageller, mais par amour. Elle s'élançait avec vitesse vers ce fouet pour l'embrasser et le baiser en esprit.
Dans le fait, chaque fois que Dieu a daigné m'accorder cette vision, il ne tardait pas à m'arriver quelque tribulation très sensible, et je savais d'une manière certaine qu'il en serait ainsi, parce que Dieu m'en donnait l'intelligence infuse.
J'écris ces choses pour m'expliquer et pour dire d'après l'intelligence que Dieu me donne, que je tiens ce que je vois en esprit, par la lumière sublime de la foi, pour plus assuré que si je le voyais des yeux du corps: ceux-ci pourraient me séduire par quelque fantôme; au contraire, dans ce que je vois en esprit, je ne vois aucun danger d'erreur, en raison de l'intelligence que Dieu me donne, et cela d'autant plus que je m'en réfère au jugement de mes supérieurs, me soumettant aux décisions que le Saint-Esprit leur inspirera.
Ainsi, quand j'ai dit que j'avais 'vu' dans les mains de Dieu, je ne veux pas dire que j'ai vu, je veux dire seulement que l'âme sent d'une manière très relevée qu'elle se trouve dans Celui qui est immense, et c'est ce qui m'est arrivé à propos de la sainte tunique. Qu'on sache en outre que depuis qu'il a plu à Dieu de me retirer des exercices de la méditation qui consiste à discourir sur les mystères, en passant d'un point à un autre, je n'ai plus de formes imaginaires."
3-2-Les merveilles de Dieu
"Or, pour poursuivre mon récit des merveilles de Dieu, après la vision de la sainte tunique et du signe sacré, Dieu me donna un désir et un attrait plus grands de réunir des compagnons et de fonder avec l'approbation de la sainte Église une congrégation qui aurait pour titre: 'Les pauvres de Jésus.' Après cela, Dieu a imprimé dans mon esprit la forme de la sainte règle qui devait être observée par les Pauvres de Jésus et par moi, son très humble et très indigne serviteur. On m'a ordonné de l'écrire; et je vais le faire par obéissance avec le secours du Saint-Esprit.
Qu'on sache que le but qui m'a été assigné de Dieu dans cette congrégation ne consiste en autre chose, sinon en premier lieu, d'observer parfaitement la loi du bon Dieu par la pratique parfaite des conseils évangéliques, et particulièrement du détachement total de toutes les créatures, en nous exerçant parfaitement à la sainte pauvreté, si nécessaire pour garder les autres conseils, nous maintenir dans la ferveur de l'oraison, avoir du zèle pour l'honneur de Dieu, exciter sa crainte dans les âmes, travailler à la destruction du péché, en un mot, pour être infatigables au milieu des saintes fatigues du zèle afin que notre bon Dieu soit ainsi aimé, craint, servi et loué par tous, dans les siècles des siècles, amen." (Cité dans la Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Extraits du Chapitre 6)
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UNE RETRAITE DE QUARANTE JOURS
Paul-François peut dès lors commencer à réfléchir sur ce que sera la Règle des "PAUVRES DE JÉSUS" premier nom donné à sa future congrégation. Cela se fera à partir du 22 novembre 1720, date à laquelle Paul-François est revêtu de l’habit de pénitence des ermites, par Mgr. Gattinara, son évêque[1]. Auparavant Paul-François lui avait fait une confession générale, lui avait rendu un compte exact de sa vie, et confié toutes les lumières qu'il avait reçues du Seigneur. L'évêque ne pouvant plus douter de la vocation du jeune homme, résolut de lui donner l'habit noir en mémoire de la Passion du Sauveur, selon la pensée que Dieu avait inspirée à Paul. Paul-François commença alors une retraite de 40 jours dans une pièce située dans l’église de Saint-Charles à Castellazzo Bormida. Le sage évêque lui ordonna de rapporter exactement ce que le Seigneur lui communiquerait pendant sa retraite. Paul-François obéit.
4-1-Les conditions matérielles de la retraite de quarante jours
La pièce dans laquelle Paul dut vivre sa retraite "était humide, étroite, rustique, fort laide, dépourvue de toute commodité... Tout son vêtement[2] consistait en une tunique très rude avec de simples caleçons de toile commune et si grossière que sa rudesse lui causa une incommodité sensible à la jambe... Sa nourriture n'était autre qu'un morceau de pain reçu en aumône; il n'avait pour toute boisson que l'eau... et l'hiver faisait déjà sentir ses rigueurs dans cette contrée froide... Au milieu de toutes ces souffrances, Paul trouvait son soutien et sa force dans le saint amour de Dieu... Il se levait la nuit pour réciter l'office, puis se mettait en oraison. Il employait environ trois heures à la récitation de matines et à l'oraison, et cela, nonobstant la rigueur du froid qui devait être très intense[3]."
Par obéissance à son évêque, il rédigea quotidiennement son "Journal spirituel, grâce auquel nous découvrons combien il souffrit de la faim et du froid. Par ailleurs, les tentations et les assauts des démons étaient parfois tellement violents que son corps et son cœur en ressentait des convulsions douloureuses.
Malgré les ténèbres et l'aridité dans lesquelles il fut souvent plongé, "il ne douta jamais que l'âme qui persiste dans l'oraison, qui est ferme et inébranlable parmi les ennuis, les dégoûts et les tentations les plus fâcheuses, est comme un rocher solide et stable contre lequel vont se briser les vagues et les tempêtes, sans pouvoir lui faire le moindre mal."
Heureusement, le Seigneur lui envoyait parfois des grâces extraordinaires, qui l'encourageaient grandement à poursuivre sa vocation. (Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chapitre 7)
4-2-La rédaction de la Règle des Pauvres de Jésus
Paul-François priait beaucoup le Saint-Esprit. Il demandait aussi avec confiance l'assistance de la bienheureuse Vierge Marie, des saints et des fondateurs d'ordres religieux. Quarante jours se passèrent de la sorte. C'est dans cette atmosphère de prière, de pénitence et de confiance, qu'il rédigea la règle de sa future congrégation, ainsi que le "Journal spirituel", de ces quarante jours. Plus tard il écrira: "Moi, Paul-François, pauvre et misérable pécheur, le plus indigne serviteur des Pauvres de Jésus, j'ai écrit cette sainte règle à l'église paroissiale de Saint-Charles de Castellazzo. Cette Retraite m'avait été assignée par Monseigneur l'illustrissime et révérendissime Gattinara, évêque d'Alexandrie, dans les premiers jours qui ont suivi ma vêture. J'ai commencé à écrire cette sainte règle le 2 décembre de l'année 1720, et je l'ai terminée le 7 du même mois.
Avant de me mettre à écrire, je disais matines, puis je faisais l'oraison mentale, après quoi je me levais plein de courage et j'allais écrire. L'ennemi infernal ne manqua pas de m'assaillir en m'inspirant de la répugnance et en me suscitant des difficultés; mais comme il y avait longtemps que j'étais inspiré de Dieu, et puis, comme cela m'était ordonné, je me mis néanmoins à l'œuvre avec la grâce de Dieu. Qu'on sache encore que lorsque j'écrivais, j'écrivais aussi vite que si quelqu'un avait été en chaire pour me dicter; je sentais les paroles venir de mon cœur.
Or, j'ai écrit ces choses, afin qu'on sache que tout ceci est une inspiration particulière de Dieu, car, pour ce qui me concerne moi-même, je ne suis qu'iniquité et ignorance. Du reste, je soumets toutes choses au jugement de mes supérieurs. Que le Très Saint Sacrement soit loué et honoré de tous, sur tous les autels du monde!" (Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chapitre 7)
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LES DÉBUTS DE LA CONGRÉGATION
Après sa retraite et un voyage à Gênes, Paul-François se retira dans un petit ermitage proche d'une église dédiée à saint Étienne. C'est là que le 28 octobre 1721, son frère Jean-Baptiste vint le rejoindre pour s’engager avec lui dans la vie consacrée. Leur vie y fut extrêmement pauvre et pénitente. Mais le Seigneur leur accorda de nombreuses consolations spirituelles.
Pourtant, la vocation de Paul-François et de Jean-Baptiste ne devait pas se cantonner à leur sanctification personnelle; ils devaient aussi être des apôtres destinés à aider de nombreuses âmes à revenir à Dieu. L'évêque du lieu ordonna à Paul-François de commencer par enseigner le catéchisme aux enfants. Puis l'évêque lui ordonna de monter en chaire pour faire le catéchisme aux adultes et prêcher sur la Passion de Jésus-Christ. Paul-François n'étant pas prêtre, son évêque fut obligé de lui accorder une dispense, pour qu'un laïc, même consacré, puisse prêcher en chaire. Mais le bien réalisé fut considérable. Sans qu'ils le sussent, Paul et Jean-Baptiste étaient ainsi préparés par Dieu à ce que seraient leurs missions futures.
Bientôt des missions furent organisées aux environs de Castellazzo, dans un lieu appelé Retordo, puis dans deux autres lieux. Le zèle des deux frères s'amplifiait; on disait de Paul "qu'il était continuellement occupé à consoler et à visiter les malades, à faire cesser les ressentiments et les discordes, à réconcilier ceux qui se haïssaient... À tout prix, il voulait plaire au Cœur sacré de son Jésus."
Paul parlait avec tant de feu et d'efficacité que les cœurs s'ouvraient à Dieu, même les plus endurcis.
5-1-Remarques sur la vie spirituelle quotidienne de Paul-François
Comment Paul pouvait-il faire face à tant de travaux et de pénitences? Seulement grâce à sa vie de prière et d'oraison intense, et en contemplant la vie des saints, les seuls détenteurs de la science de Dieu. Ainsi, il passait chaque jour plusieurs heures dans son ermitage à converser intimement seul à seul avec son Seigneur. C'est par cette union constante avec Dieu, de qui vient la grâce, la force et la vie, qu'il pouvait se soutenir dans le genre de vie qui était le sien.
5-2-Premier voyage à Rome en 1724
Paul sentait qu'il devait aller à Rome pour présenter au pape ses projets de fondation. Avec l'accord de son évêque, il partit. À Gênes, alors qu'il attendait le moment de s'embarquer[1], son frère Jean-Baptiste le rejoignit et lui dit: "Eh bien, oui, partez; mais vous ne trouverez pas de repos sans moi." Paul s'embarqua, mais dès que le bâtiment fut arrivé, le 8 septembre 1724, fête de la Nativité de la sainte Vierge, au mont Argentario, le vent tomba tout à coup, en sorte qu'il fut impossible de continuer le voyage. Paul "sentit un grand désir de se retirer lui-même dans la solitude de cette montagne, pour y vivre dans la pénitence et la prière", mais de nouveau le vent se leva et le bateau arriva enfin au port de Civita Vecchia. Mais comme on craignait la peste, marins et passagers furent obligés de faire une quarantaine.
Or Paul n'avait aucune provision, aussi dut-il vivre de quelques morceaux de pain qu'on lui donnait par charité. Mais, "il savait se contenter de peu et souffrir de grand cœur la disette." Il employa les jours de la quarantaine à transcrire en bonne forme les Règles qu'il avait déjà écrites dans l'église de Saint Charles. Le reste du temps, il instruisait et catéchisait les gens qui l'entouraient.
La quarantaine terminée, il prit la route de Rome... Dès qu'il fut arrivé, il visita la basilique Saint-Pierre. "Le lendemain matin, il se rendit au palais pontifical pour se jeter aux pieds du souverain Pontife, Innocent XIII. Il demanda audience, mais sa demande fut rejetée avec mépris par un des serviteurs du palais qui lui dit: 'Vous ne savez donc pas combien de gueux nous viennent ici chaque jour? Partez!'. Paul comprit à cet accueil que le moment marqué par la Providence n'était pas encore venu... et il retourna au mont Argentario..."
5-3-Retour de Rome à Castellazzo
Paul aurait aimé s'installer sur le mont Argentario, dans l'ermitage situé près de l'église de l'Annonciation, mais il devait d'abord demander l'autorisation de l'évêque de Soana. Le voyage de Rome à Soana fut particulièrement éprouvant. Enfin Mgr Fulvio Salvi l'accueillit avec grande bonté et lui accorda ce qu'il désirait. "Se rappelant alors le grand désir que lui avait témoigné, à Gênes, son frère Jean-Baptiste, de s'associer à lui, et réfléchissant à ce que celui-ci lui avait dit, il retourna pour le prendre et demeurer ensuite avec lui dans ce pieux ermitage."
Ce voyage fut aussi éprouvant que le précédent. Cependant, affirme Saint Vincent-Marie Strambi "on ne doit pas s'étonner du reste qu'il ait été souvent exposé à des rencontres si pénibles: son étrange accoutrement choquait les idées des gens dépourvus de l'esprit de Dieu, tandis qu'il en excitait d'autres à la pitié et à la compassion..." À Gênes, nouvelle quarantaine... Dans l'extrême misère où il se trouvait, "Paul s'offrit humblement et sans réserve à la sainte volonté de Dieu, se résignant de tout cœur, pour l'amour de Dieu, aux incommodités et aux souffrances."
Enfin Paul arriva à Castellazzo... Il retrouva Jean-Baptiste, vêtu comme lui du même habit de deuil et de pénitence. Conduits par l'Esprit-Saint, ils quittèrent le pays pour aller au Mont Argentario. Mais avant de quitter son pays et sa famille, Paul écrivit à ses proches la lettre que l'on trouvera en Annexe 1. Nous n'indiquons ci-dessous que les principaux thèmes abordés dans cette longue lettre. Paul-François, qui se sentait obligé de quitter son pays pour répondre aux appels de Dieu, donnait à ses proches quelques avis spirituels :
– En premier lieu, observer avec grande exactitude la sainte loi du Seigneur.
– Avoir une crainte filiale pour ce Dieu aimable qui nous a créés et rachetés. "Sachez, mes bien-aimés, que plus un fils aime tendrement son père, plus il craint de lui déplaire, de le mettre en colère, enfin de l'offenser."
– Aimer ce tendre Père d'un amour très ardent, et avoir pour lui la plus tendre et la plus respectueuse confiance.
– Fréquenter les sacrements, c'est-à-dire, la confession et la communion. "Ah! certes, notre bon Jésus n'a rien pu faire de plus que de se donner lui-même en nourriture; aimons donc ce tendre amant."
– Être dévot envers le Saint-Sacrement; aller souvent à l'église, et visiter avec grande piété l'autel de la sainte Vierge...
– Ne pas passer pas un jour sans faire une demi-heure ou au moins un quart d'heure d'oraison mentale sur la douloureuse Passion du Sauveur.
– Avoir une tendre dévotion aux douleurs de Marie, à sa sainte et immaculée Conception, aux Anges gardiens, aux saints, et surtout aux saints Apôtres.
– Faire fréquemment des actes de repentir de ses péchés et d'amour de Dieu. Paul-François insiste tout particulièrement sur le commandement d'amour proposé par Jésus-Christ: "Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés moi-même. Aimez-vous, aimez-vous, parce que c'est à cela qu'on reconnaît l'amour de Dieu."
À ses frères et sœurs, Paul-François, qui s'appellera dorénavant Paul de la Croix, conseille aussi l'obéissance envers leur père et leur mère. Voulant ensuite les tenir éloignés des dangers du monde: "Lisez, leur dit-il, dans le cours de la journée, quelque ouvrage de piété, et fuyez comme le diable les mauvaises compagnies".
5-4-Paul-François et Jean-Baptiste à Argentario
Après un voyage relativement éprouvant mais consolé par les offices de la semaine sainte, à Portercole, nos deux jeunes gens "d'après le conseil de l'archiprêtre de Portercole chez qui ils avaient logé, résolurent, avant de se rendre au mont Argentario, d'aller saluer ensemble Monseigneur l'évêque de Soana pour obtenir de nouveau sa bénédiction... À Pitigliano, ils reçurent la bénédiction de l'évêque, et gagnèrent la solitude tant désirée du mont Argentario, que Paul de la Croix appela plus tard 'la montagne de la sanctification'."
Paul de la Croix raconta plus tard ce qu'avait été leur vie dans cet ermitage: "Paul couchait le plus souvent sur la terre nue, et Jean-Baptiste sur une planche. Ils reposaient peu, car, outre qu'ils se levaient à minuit pour réciter matines et faire oraison jusqu'à trois heures, le matin, de très bonne heure, Paul se levait de nouveau, lorsqu'il entendait les chants du rossignol, et se remettait en prière,.. Leur silence était continuel; ils parlaient peu entre eux pour parler plus souvent avec Dieu et entendre sa voix... En un mot, la vie qu'ils menaient dans cet ermitage était toute de retraite, de silence, de pénitence, de prière..." Cependant ils ne perdaient pas de vue qu'ils étaient appelés à aider le prochain dans la grande affaire du salut éternel. Aussi s'employaient-ils à enseigner et à expliquer la doctrine chrétienne... Ils descendaient à Portercole les jours de fêtes, et là ils apprenaient au peuple à connaître et à aimer Dieu, et à observer sa très sainte loi.
5-5-Vers les missions
Les deux frères ne demeurèrent pas longtemps sur l'Argentario: Monseigneur Pignattelli, évêque de Gaète, les engagea à venir dans sa ville épiscopale et leur accorda la permission de se retirer dans un ermitage voisin de la plage qu'on nomme aujourd'hui Serapi; cet ermitage était sous le patronage de la Sainte Madone de la Chaîne. Les deux frères reprirent leur vie de prière, de jeûne et de pénitence. "Par suite de ces austères pratiques et de cette abstinence rigoureuse, ils étaient devenus si maigres et si décharnés, qu'ils n'avaient plus que la peau sur les os." Le Seigneur continuait leur longue formation.
"Paul et Jean-Baptiste avaient une dévotion extraordinaire pour le très Saint Sacrement... Jésus, dans l'Eucharistie, était leur amour, leur soutien, leur vraie nourriture..." L'évêque d'Alexandria, qui avait dirigé Paul, leur ordonna bientôt "de faire le catéchisme aux enfants dans sa cathédrale et d'aller visiter les moribonds qui les feraient appeler, pour les consoler et leur inspirer les sentiments de la piété chrétienne. Il voulut en outre que Paul donnât les exercices spirituels aux ordinands." Malheureusement, on vit tout de suite s'élever des critiques: on alla même jusqu'à censurer le digne prélat qui osait faire donner les exercices à ses ecclésiastiques, non par un prêtre, mais par un simple ermite...
Puis, en 1724, l'éminent évêque de Troia, Mgr Cavalieri voulut les avoir dans son diocèse, "afin d'exciter les peuples par leur exemple à honorer son bien-aimé Seigneur." Ils partirent de Gaète pour Troia au mois d'août. Arrivés près du mont Gargano, ils passèrent la nuit en prière à la porte de la caverne miraculeuse, célèbre par l'apparition de l'Archange saint Michel. Pendant qu'ils étaient en oraison, le père Jean-Baptiste entendit une voix qui disait: "Visitabo vos in virga ferrea, et dabo vobis Spiritum Sanctum: Je vous châtierai avec une verge de fer, et je vous donnerai le Saint-Esprit". Le Seigneur continuait à les préparer à leurs futures épreuves; mais il leur promettait aussi d'abondantes consolations spirituelles.
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PREMIÈRE APPROBATION. ORDINATION DES DEUX FRÈRES
Les deux frères, Paul-François et Jean-Baptiste, arrivèrent à Troia, fatigués, mais réconfortés. Mgr Cavalieri demanda à Paul de prêcher sur les places publiques et dans les rues de la ville. Il s'entretenait souvent avec les deux frères afin de s'exciter à avancer toujours plus dans les voies de la pénitence et de l'amour, et il encouragea Paul à poursuivre sa sainte entreprise. Il lui dit même, ce qui ressemble à une prophétie: "C'est là une œuvre toute de Dieu; vous verrez de grandes choses; vous la verrez réussir par des voies cachées et inconnues."
Ce saint prélat les encouragea à aller à Rome pour obtenir du Saint-Siège l'approbation et la confirmation de leur sainte entreprise; il leur donna des lettres pressantes pour plusieurs cardinaux et d'autres personnages considérables de Rome afin que la confirmation apostolique leur fut enfin accordée. Il fit écrire une lettre au cardinal Cienfuegos, afin que les deux frères soient reçus par le pape, malgré la pauvreté de leur vêtement. Nos deux jeunes ermites pourront ainsi bientôt aller à Rome.
6-1-Première approbation
L'année sainte 1725 était commencée quand les deux frères Danei quittèrent Troia. Ils n'eurent aucune difficulté à rencontrer les personnes à qui ils avaient été recommandés. Le pape ne fit aucune difficulté, et accorda immédiatement avec bonté, tout ce que Paul désirait. Le 21 mai 1725, en l’église de la Navicella[1], Paul recevait oralement du pape Benoît XIII la permission de réunir des compagnons.
Après avoir obtenu une grâce si précieuse et satisfait leurs dévotions, les deux frères quittèrent Rome et retournèrent à Gaète à l'ermitage de la Sainte-Madone-de-la-Chaîne, "puis dans un sanctuaire nommé la Madone de la Cité, au territoire d'Itri, éloigné de cinq ou six milles de Gaète." Il était temps pour eux, de se préparer à recevoir les saints ordres. Ils se rendirent donc à Rome, au mois de septembre 1726. À Rome ils résidèrent à l'hospice de saint Gallican destiné à de pauvres infirmes. Mais leur zèle ne plut pas à tout le monde... et les humiliations et les mauvais traitements ne leur manquèrent pas... "Paul et son frère souffrirent tout en paix et en silence... Cependant le cardinal Corradini qui savait bien que leur conduite était irréprochable, et qui était fort satisfait de leur zèle, leur témoignait toujours plus d'estime et d'affection."
6-2-L'ordination
"Nos humbles et fervents jeunes hommes reçurent la tonsure des mains de Monseigneur Baccari, le 6 février 1727, et furent promus aux ordres mineurs les 23 et 24 du même mois par le même prélat, dans sa chapelle domestique. Le 12 avril suivant, jour du Samedi Saint, après avoir suivi les exercices spirituels dans la maison de Saint-André à Montecavallo, qui était alors le noviciat des pères jésuites, ils furent ordonnés sous-diacres dans la basilique de Latran... Le 1er mai de cette même année, après avoir obtenu dispense pour recevoir les ordres extra tempora, ils firent les exercices dans la maison de la Mission à Montecitorio, et reçurent le diaconat dans la chapelle domestique du même prélat. Enfin le 7 juin suivant 1727, samedi des quatre temps de la Pentecôte, ils furent ordonnés prêtres dans la basilique Saint Pierre du Vatican par Benoît XIII."[2]
[1] L'église de Sainte Marie in Domnica, était vulgairement appelée la Navicella.
[2] Extrait de la Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chapitre 16).
7
PRÊTRES ET FONDATEURS
Confirmés dans leur tâche, ordonnés prêtres, nos deux jeunes fondateurs pouvaient poursuivre la mission vers laquelle le Seigneur les appelait et, tout en s'occupant des infirmes, se consacrer davantage à l'étude de la doctrine chrétienne et des saintes écritures.
En 1727 "Paul et Jean-Baptiste passaient saintement leurs jours dans l'hôpital de Saint Gallican, lorsqu'ils reçurent la nouvelle de la mort de leur vieux père. Paul écrivit[1] aussitôt à sa mère une lettre de condoléance dans laquelle il exprimait les sentiments les plus vifs de confiance touchant le salut de son père." Puis Paul-François et Jean-Baptiste retournèrent chez eux, en Lombardie, "afin de porter à leur maman les consolations dont elle avait besoin, et donner à toute la famille la direction convenable."[2]
Le voyage de Rome à Castellazzo dura deux mois. Paul écrit à un ami: "Après deux mois de voyage, nous avons été attaqués de la fièvre tierce dès notre arrivée. J'ai été dix-huit jours sans pouvoir célébrer..."
Les deux frères retournèrent ensuite à Rome, dans l'hôpital Saint Gallican. Mais Dieu avait d'autres projets pour eux. Leur maladie ayant duré tout l'hiver, et le "protecteur" de l'hôpital ayant jugé qu'ils n'étaient pas aptes au métier d'infirmier, ils retournèrent dans la solitude du mont Argentario. en face d'Orbetello. Cette décision avait en quelque sorte été confirmée par Mgr Cavalieri qui leur écrivit: "Que vous continuiez de rester à Rome dans le nouvel hôpital, j'aurais toute la difficulté possible et imaginable de l'approuver. Je suis d'avis que cet emploi est directement contraire à votre vocation et aux vues du Seigneur sur vous..."
Nous sommes en Mars 1728. Paul et Jean-Baptiste organisent une mission paroissiale à Talamone. Bientôt de nombreuses personnes se rendent à l'ermitage, pour se confesser et recevoir des conseils spirituels. Vers 1730 leur vie de missionnaires commence: ce sera un nouveau genre de vie, alliant vie contemplative liée à la Passion, et vie pénitente et apostolique. Mgr Palmieri les envoie vers les missions paroissiales grâce auxquelles ils pourront se former dans l'annonce de la Parole de Dieu. Puis naît un projet de construction d’une Retraite (maison de communauté des Passionistes), dédiée à la Présentation de Marie au Temple, sur l’Argentario.
Au mont Argentario les deux frères vont d'abord vivre dans un pauvre ermitage dédié à saint Antoine. Petit à petit une communauté religieuse se constitue; en 1730, elle réunira sept personnes. La vie y sera rude, pauvre, priante et travailleuse. On jeûnait tous les jours, sauf les jours de fête. L'un des compagnons de Paul et de Jean-Baptiste qui avait pris l'habit ne put continuer ce genre de vie, en raison de sa santé; il écrivit: "La nourriture consistait en pain de toute qualité obtenu par aumône, en une petite quantité de vin mêlé de beaucoup d'eau, en un potage d'herbes ou de légumes, en une portion de saline ou de poisson reçu par charité."
7-1-Construction de la première Retraite
Les frères vivaient dans un dépouillement total. Bientôt, pour répondre à l'apostolat qui leur sera demandé, ils parcourront, pieds nus, des chemins escarpés bordés d'arbustes épineux. Dieu seul connaît la souffrance qu'ils durent endurer, par amour pour Dieu et le zèle pour le salut des âmes... Mais bientôt il fallut penser à bâtir une Retraite[3] et une église suffisante d'une taille suffisante pour célébrer dignement les saints offices et pratiquer correctement les observances régulières.
Le Seigneur, en 1731, lui envoya sa sainte Mère; à Paul tombé en extase, Il désigna Lui-même l'endroit favorable, en face de la ville d'Orbetello. Les travaux commencèrent mais furent interrompus en raison de la guerre et du siège mis par les Espagnols sur le mont Philippe voisin. En effet, les troupes espagnoles campées au pied du mont Argentario bloquaient tout à la fois la ville d'Orbetello et le fort de mont Philippe, occupés alors par les Autrichiens. Le siège dura du 16 avril au 28 juin 1735. Par ailleurs d'autres obstacles surgissaient, nés de calomnies nombreuses, souvent émises par des prêtres ou des religieux.
Paul de la Croix écrit: "Ô Dieu! quelle n'est pas la rage des démons! Quel fracas font les mauvaises langues! Je ne sais de quel côté me tourner, et Dieu sait en quel état je suis." Et encore: "Les démons nous persécutent par malice et les hommes avec bonne intention, j'aime à le croire. Il suffit; il faut prier beaucoup, parce que des tempêtes s'élèvent de toutes parts et que les vents sont déchaînés contre nous. Dieu soit béni! Oh! si vous saviez dans quelle tribulation se trouve le pauvre Paul!"
Enfin, le 14 septembre 1737, la première Retraite, celle d'Argentario, de la congrégation des Passionistes pouvait être inaugurée. En effet "le jour de l'Exaltation de la Sainte Croix de l'année 1737, l'église de la Présentation fut bénite solennellement par le vicaire général d'Orbetello, au nom de Son Éminence le cardinal Altieri. Le père Paul avait obtenu à cet effet un bref du souverain." Cependant le Père Paul de la Croix n'avait pas encore obtenu la faveur d'y garder le Saint-Sacrement. Il devra attendre encore trois ans avant d'obtenir "les constitutions avec le rescrit qui l'autorisait à garder le Saint-Sacrement." En 1738, Paul et Jean-Baptiste obtinrent, grâce à leurs amis de Rome et à Mgr Palmieri, leur évêque, le titre de "Missionnaires Apostoliques" pour toute l'Italie, malgré le déchaînement de nouvelles calomnies.
Le 15 mai 1741, un rescrit du pape Benoît XIV (1740-1758) approuvait la règle de la nouvelle congrégation, mais pas encore la congrégation elle-même. En juin 1741, le jour de la fête du Corpus Domini, l'autorisation de garder les saintes espèces fut donnée. Le 11 juin 1741 eut lieu, sur l'Argentario, la première profession religieuse de l'histoire passioniste: les six premiers passionistes émirent les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, auxquels s'ajoutait un quatrième vœu, celui d'annoncer le mystère de la Passion. Chaque candidat choisit son nom religieux. Paul écrivit à sa mère qu'il ne se nommait plus Danei, mais "de la Croix". Quant à Jean-Baptiste, il sera désormais Jean-Baptiste de saint Michel archange. La communauté d'ermites devenait une véritable communauté religieuse, et le fondateur allait pouvoir s'appliquer de tout son cœur à la formation de ses religieux. (d'après la Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi - Chapitre 22)
7-2-Des bases solides pour la nouvelle congrégation
De nouveaux compagnons arrivèrent. La sainteté fleurissait sur le mont Argentario... De nouvelles fondations allaient être demandées... En mars 1744 les retraites de Vetralla et de Soriano (Saint-Eutizio) étaient ouvertes et Paul de la Croix s’installa à Vetralla. Cependant il fallait asseoir la nouvelle congrégation. Après de très douloureuses épreuves, tant physiques que morales, Paul eut la joie, en mars 1746, de voir confirmée, par un "bref" pontifical, l'approbation des Règles, avec cependant quelques adoucissements, jugés indispensables par l'Église. Le Père Paul se rendit à la Retraite de Saint-Ange et s'attela à l'établissement du noviciat dont l'ouverture eut lieu le jour de la Pentecôte 1746, avec douze novices.
Le printemps suivant, la santé de Paul de la Croix était tellement délabrée qu'il dut se rendre aux bains de Vignone. Il ne perdit pas son temps, catéchisant les personnes qui s'y trouvaient, et les édifiant pas l'exemple de ses grandes vertus. Au retour des bains, après quelques mois de séjour à Saint-Ange, il alla à la Retraite du mont Argentario. Mais il fallut bientôt réunir le chapitre pour élire les supérieurs. Le 10 avril 1747, Paul de la Croix fut élu supérieur général et recteur de la Retraite de la Présentation au mont Argentario. Le nombre de candidats augmentant sans cesse, il faudra de nouveau songer à ouvrir des Retraites.
La congrégation naissante avait déjà subi, au cours de son développement, un certain nombre de persécutions. C'est d'ailleurs à cette époque que Paul de la Croix écrivit à Sœur Gandolfo, une de ses dirigées: "...je continue de craindre. Oh! Quelle colère éprouve le diable envers cette œuvre!..." Curieusement, en effet, venant de religieux que personne n'aurait pu soupçonner, de nouvelles persécutions se manifestèrent en 1748-1750: plusieurs ordres mendiants se coalisèrent contre la congrégation passioniste. Un procès fut ouvert à Rome. Les passionistes eurent gain de cause en avril 1750. Mais le Père Paul, très éprouvé, avait écrit à son ami Fulgence, le 6 octobre 1748, puis à Thomas Fossi le 14 mai 1749: "En célébrant la messe je me suis senti poussé à ne m'appuyer que sur Dieu, et sur lui seul...
Je me trouve plongé dans les occupations: les vents et les tourbillons s'agitent violemment en moi. Et comme je suis encore plus inerte que de la paille, c'est miracle que ces tempêtes ne m'aient pas abattu..."
Pour résumer, disons que selon Paul de la Croix, "le premier devoir du Passioniste, c’est de devenir saint; et le moyen principal pour y parvenir est l’oraison qui permet de s’unir à Dieu. La Passion doit être le charisme spécifique des passionistes et la pauvreté effective, un instrument de perfection. Mais la pauvreté des passionistes ne doit pas être uniquement matérielle, elle doit être aussi une pauvreté intérieure, une connaissance de soi élevée jusqu'à la béatitude des pauvres de cœur."[4]
[1] Voir Annexe 2.
[2] Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi - Chapitre 18.
[3] nom donné aux monastères des communautés passionistes.
[4] Saint Paul de la Croix Mystique. Le Journal des quarante jours de Philippe PLET Édition Nouvelle Cité.
8
OUVERTURE DES RETRAITES
8-1-Fondation des Retraites de Saint-Ange dans le territoire de Vétralla, et de Saint-Eutice au territoire de Soriano.
Paul de la Croix ne laissait échapper aucune occasion favorable pour fonder de nouvelles Retraites. Nous savons qu'en 1742, les habitants de Vétralla avaient souhaité la présence des Pères dans une Retraite semblable à celle du mont Argentario. Certes, les difficultés ne manquèrent pas, mais en février 1744 toutes les autorisations étant obtenues, les compagnons de Paul prirent possession d'un ancien couvent de bénédictins, l'ermitage de Saint Ange, à Vétralla. Le supérieur de cette Retraite Saint Ange fut le frère de Paul, Jean-Baptiste. Il y mourut en 1765. Durant la même période, le Père Paul fut pressenti par plusieurs évêques, pour ouvrir une autre Retraite sur le territoire de Soriano, près de l'église Saint-Eutice.
8-2-Fondation des Retraites de Sainte-Marie-de-Corniano, sur le territoire de Ceccano, et de la Retraite de Notre-Dame des Douleurs, près de Terracina
La renommée des retraites se répandait. Le peuple et le clergé de Ceccano, fief de la famille Colona, dans le diocèse de Ferentino, désirèrent eux aussi, une Retraite. Ce fut fait le 14 janvier 1748, jour de la prise de possession solennelle. Les installations étant plus que rudimentaires, les premiers religieux eurent beaucoup à souffrir dans l'ermitage sainte Marie de Corniano; ils obtinrent donc beaucoup de grâces. Un jour, Paul de la Croix y fit un grand miracle: tout le monde put boire du vin dans un vase qui était pratiquement vide.
Bientôt l'évêque de Terracina sollicita la faveur de l'ouverture d'une Retraite à Terracine. Malgré les oppositions qui se manifestèrent, le Père Paul prit possession de la nouvelle Retraite le 6 février 1752.
8-3-D'autres retraites
Les demandes de fondations se multipliaient. Voici, en 1748, Sainte-Marie du Hêtre, près de Toscanella, qui fut fondée au milieu de grandes souffrances, tant pour Paul de la Croix que pour les religieux qui l'accompagnaient. La pauvreté du lieu qu'on leur offrait était exceptionnelle. Paul de la Croix écrivit, le 8 février 1748, à son ami Fulgence: "L'ouverture s'est faite hier. Elle a été très solennelle en ce qui nous concerne... Nous n'avons pas encore fondé de retraite aussi pauvre que celle-ci, et pour moi, je n'ai point encore éprouvé de telles peines intérieures. Je ne suis pas exempt d'autres difficultés encore, mais quoi? Dieu le sait. Je veux espérer beaucoup. Les religieux sont contents, joyeux. J'espère qu'ils se rendront fort utiles au prochain." (Ch. 32)
VINRENT ENSUITE LES RETRAITES :
– de Saint-Sosio, près de Ceprano. Fondée par le Père Struzzieri, elle fut ouverte le 2 avril 1751, par le Père Paul de la Croix et douze religieux.
– de Sainte-Marie de Pugliano, près de Paillano, fondée le 23 novembre 1755,
– de Saint-Joseph au mont Argentario, fondée en 1761, pour le noviciat, et bâtie dans un site plus sain que la première retraite de la Présentation.
– de Notre-Dame-des-Douleurs près de la ville de Corneto, ouverte le 17 mars 1769.
La fondation sur le Mont Cavi
La fondation sur le Mont Cavi est à remarquer particulièrement. Sur ce mont, appelé autrefois le mont Albano, il y avait eu jadis un temple païen, très célèbre et fort vénéré, érigé en l'honneur de Jupiter Latius. Le temple avait été l'objet d'un culte superstitieux. On y avait même sacrifié des victimes humaines. Cette solitude avait été habitée par des religieux Trinitaires qui durent l'abandonner. Demeuré longtemps inhabité, l'ancien couvent était en fort mauvais état lorsque le Père Paul accepta la nouvelle fondation. "Il l'accepta cependant parce qu'il désirait que ses religieux fissent en quelque sorte amende honorable à la très sainte Trinité par un sacrifice perpétuel de louanges. Les premiers religieux eurent beaucoup à souffrir, à cause de l'humidité de la maison, toute percée par les pluies et par les brouillards qui règnent presque toujours sur le mont Albano. De plus, la pauvreté y était extrême: on y manquait de tout. (Chapitre 32)
On peut s'étonner que Paul de la Croix ait accepté une telle pauvreté pour ses fils. Il écrira au recteur, après leur installation à laquelle il ne put être présent: "Oh! Que de grâces et de dons Dieu vous prépare pour la vigilance et la sainte sollicitude que vous déploierez, afin que tout marche bien et que les religieux se maintiennent fervents. Vous avez été informé, je suppose, qu'en acceptant cette fondation, j'ai mis cette condition qu'on ferait une aile de bâtiment pour nos cellules du côté le moins humide et le plus à l'abri du Sirocco; mais on a manqué de parole... Mais j'ai cette confiance en Dieu qu'il nous donnera le moyen de le faire." En effet, une aile fut ajoutée à la retraite du mont Albano, et on y bâtit une église plus grande et plus belle que l'ancienne. (Chapitre 32)
À la mort de Paul de la Croix, il y avait 12 Retraites établies.
9
LES MISSIONS
9-1-Les premières missions
Bientôt, fidèle aux desseins de Dieu sur sa personne, Paul de la Croix commença à aller régulièrement à Orbetello et à Portercole pour enseigner la doctrine chrétienne et le catéchisme. Jean-Baptiste allait au port Saint-Etienne donner des instructions au peuple. Mgr Christophore Palmieri, évêque de Soana, conféra aux deux frères le pouvoir de confesser. Tous ceux qui les voyaient reconnaissaient en eux de véritables serviteurs de Dieu, capables, pour le salut des âmes, de ne tenir aucun compte des fatigues et des mépris. En effet, ils ne sortaient de la solitude que pour annoncer le Royaume de Dieu et inviter les pécheurs à se réconcilier avec leur Seigneur et leur Père. Tout le littoral de Toscane fut ainsi évangélisé.
Des foules considérables allaient à leur rencontre et les conversions étaient très nombreuses; même les malfaiteurs et les bandits, et ils étaient nombreux alors, étaient assistés. Parfois des miracles accompagnaient les prédications de Paul. Par exemple[1], "un jour qu'on était menacé d'un orage, dont la vigne eût pu souffrir beaucoup, le Père Paul, sur les instances du peuple, fit le signe de la Croix avec le crucifix, et la grêle qui tombait avec force, laissa le raisin intact, tout en fouettant et en criblant les feuilles de la vigne."
Les fatigues et les pénitences des deux apôtres devinrent telles qu'elles ruinèrent leur santé, et, plus tard, le Père Jean-Baptiste fut obligé d'avouer: "Je me suis ruiné l'estomac dans les missions que nous avons données au voisinage de la mer. Les besoins étaient extrêmes, et je ne voulais rien prendre le matin avant le dîner, mais je m'appliquais à entendre les confessions; et c'est ainsi que j'ai ruiné ma santé".
Il en était de même pour le Père Paul qui eut l'estomac tellement affaibli, "qu'il finit par ne plus pouvoir incorporer la nourriture; à grande peine pouvait-il absorber un peu d'eau panée..."
Les missions terminées après une campagne de quatre ou cinq mois, les serviteurs de Dieu regagnaient leur solitude. Plus tard Paul de la Croix désira "que les Retraites[2] fussent établies, autant que possible, dans des lieux écartés, afin que les missionnaires, de retour de leurs travaux, puissent, en silence et loin du tumulte du monde, se refaire une santé, physique et spirituelle."
9-2-La dernière mission de Paul de la Croix
L'état de santé de Paul, de plus en plus précaire, ne lui permettait plus de prêcher des missions. Toutefois, "un jubilé extraordinaire ayant été publié à Rome en 1769, le Saint-Père voulut qu'on donnât des missions aux habitants de la ville sainte pour les exciter à une ferveur nouvelle..." Le Père Paul fut désigné pour accomplir cette lourde tâche; la basilique de Sainte-Marie au-delà du Tibre lui fut assignée. Malgré son état de santé déplorable, il "prêcha avec une liberté tout apostolique, sans ombre de respect humain. Animé d'un zèle ardent pour la gloire de Dieu, il s'élevait avec vigueur contre les vices et les abus dominants... Son zèle lui fournissait des forces..."
Le dernier jour de la mission, l'affluence, déjà nombreuse les jours précédents, s'accrut tellement, que la basilique et la grande place qui lui est contigüe, étaient pleines de monde. "Et plusieurs milliers de personnes durent retourner chez elles sans avoir eu la consolation de l'entendre..." (Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chapitre 38)
Après la mission, en octobre 1769, pour remercier plus parfaitement le Seigneur de la confirmation de l'institut, "excité d'ailleurs par un sentiment particulier de dévotion, il voulut visiter la basilique de Saint-Paul, son patron, qu'il alla aussi vénérer à l'endroit de son martyre, aux Trois-Fontaines..." (Chapitre 38) Puis il quitta Rome, le 27 mars 1770, pour visiter quelques retraites: Tarquinia, Corneto, Argentario, notamment. Il passa à Ortebello et à Montalte dont la population se pressa autour de lui; et il rentra à Rome où "le Seigneur le visita de nouveau par la maladie: goutte, sciatique, douleurs articulaires, et une fluxion dans les yeux... Le Père Paul qui avait appris depuis longtemps, à l'école de l'oraison, à recevoir tout de la main de Dieu, souffrit patiemment tous ces maux et trouva sa paix et son repos dans le bon plaisir de Dieu." (Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chapitre 39)
Nous sommes en juillet 1770. Paul se rend chez le Saint-Père. L'accueil est si chaleureux qu'il se hasarde "à dire humblement au Saint-Père, qu'il lui semblait expédient et nécessaire d'introduire quelque réforme dans le clergé surtout régulier. Il lui exposa en peu de mots son plan à cet égard, plan entièrement conforme aux règles de la prudence chrétienne... Le Saint Pontife approuva son intention d'engager efficacement les prêtres, les prélats et surtout les évêques nouvellement ordonnés qui recourraient à ses conseils, à être fidèles à la pratique de l'oraison et de la vigilance, ainsi qu'au ministère de la prédication qui est un des grands devoirs des évêques..."
[1] Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi - Chapitre 19.
[2] C'est-à-dire les maisons des Passionistes.
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Le Père Jean-Baptiste, frère de Paul et son fidèle compagnon, avait été un extraordinaire collaborateur pour l'établissement de l'œuvre des Passionistes. Exténué de travaux et de pénitences, vivant dans une peine constante en raison des désordres qui régnaient à l'époque dans le christianisme, dévoré par son zèle, il tomba malade et rendit paisiblement son âme à Dieu, le 30 août 1765. La douleur du Père Paul fut immense: il perdait en lui le saint qui dès les premiers temps, "avait été le compagnon de ses prières, de ses veilles et de ses austérité... un homme d'une magnanimité extraordinaire, un homme qui était tout feu et toute ardeur dans l'exécution des desseins de Dieu, un homme qui, initié à tous les secrets de son frère chéri, partageait avec lui les sollicitudes inséparables de l'établissement et du gouvernement de la congrégation. Mais, ce qui mettait le comble à l'affliction du serviteur de Dieu, c'est que dans le Père Jean-Baptiste, il perdait encore un ami qui l'avertissait avec liberté et le reprenait chaque fois qu'il le croyait à propos[1]... Quelque grande cependant que fût sa douleur, le Père Paul se résigna entièrement à la volonté divine. Toutefois, bien différent de ceux qui s'imaginent que la vertu doit être insensible, il ne prétendit pas dissimuler qu'il était homme, ni refuser un tribut de larmes à son frère... Dans le cours de la maladie... il resta près du lit de son frère malade, l'aidant et le servant de ses propres mains. Comme il l'aimait en Jésus-Christ, il était encore plus attentif à lui donner des secours spirituels et à l'exciter au saint amour, le disposant ainsi à aller au-devant des embrassements du divin Rédempteur, dont la maladie faisait sentir l'approche... Souvent, aussi, afin de purifier toujours davantage dans le sang de l'Agneau immaculé cette âme bénie, il lui donnait l'absolution sacramentelle... Enfin, quand il le vit à l'agonie et près de sa fin, tous les religieux étant réunis dans la chambre du moribond, il entonna à haute voix et avec un redoublement de ferveur, le Salve Regina..." (Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chap. 36) [1] En 1744 Paul de la Croix avait choisi son frère Jean-Baptiste, comme directeur spirituel.
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LA FONDATION DU MONASTÈRE DES RELIGIEUSES DE LA PASSION
Nous sommes en 1771. La congrégation de la Passion de Jésus-Christ (Les Passionistes) comptait déjà douze maisons ou retraites pour les hommes. La Règle y était suivie avec beaucoup de fidélité et d'amour. L'heure semblait venue de fonder un monastère "où des religieuses pourraient se vouer à la contemplation de la Passion de Jésus-Christ, à compatir à ses souffrances, à pleurer jour et nuit la mort de l'Homme des douleurs." Ces âmes ferventes, grâce à leur apostolat de la prière, propageraient la dévotion envers la Passion et la mort de Jésus-Christ.
11-1-Origine de cette fondation
Une des dirigées de Paul de la Croix, Agnès, avait eu une lumière spéciale du ciel, mais le Père Paul agit avec prudence. Il voulait connaître la sainte volonté de Dieu. Il écrivit le 18 juin 1749 à une autre personne, qu'il désirait cette œuvre, mais qu'il fallait prier, car cette œuvre devait être le fruit de l'oraison. Quelques années plus tard, le Seigneur inspira "au sieur Dominique Constantini de Corneto, au chanoine dom Nicolas son frère et à la dame Lucie, épouse de Dominique, de fonder dans leur pays un monastère qui serait soumis au Père Paul de la Croix... et observerait les règles qu'il aurait jugé à propos de lui donner. Le serviteur de Dieu les approuva... Ces personnes se mirent à l'œuvre et cherchèrent un emplacement convenable... qu'ils achetèrent... et obtinrent secrètement de leur évêque, Monseigneur Xavier Justiniani, l'autorisation dont ils avaient besoin pour cette fondation...
Les pieux fondateurs laïcs eurent beaucoup à souffrir, pour conduire à bonne fin l'entreprise... et il ne manqua pas de libertins pour se moquer de l'entreprise et de leurs auteurs... Cependant le Père Paul qui était fort aimé et respecté de Dominique, l'encourageait en lui écrivant: 'Que le seigneur Dominique s'arme de plus en plus d'une grande confiance en Dieu; qu'il ne se laisse pas épouvanter par les difficultés; Dieu lui fera voir des prodiges... Oh! Quelle grande œuvre! Oh! Quelle grande œuvre!'" (Ch. 41)
11-2-Approbation des Constitutions des moniales de la Passion
Les épreuves continuaient... Enfin, Paul de la Croix s'étant installé à Rome à la demande du pape Clément XIV, "eut une révélation qui lui fit mieux connaître la volonté divine touchant l'érection du monastère et du nouvel institut pour les religieuses." Mais l'assentiment du Souverain Pontife était nécessaire. Le jour de la fête de Saint Joseph de l'an 1770, Paul rencontra le pape qui, très satisfait de l'entreprise, lui donna la permission de partir pour Corneto. Bientôt les règles du nouvel institut furent approuvées par Clément XIV. Ces règles prescrivaient, entre autres choses, que les religieuses travailleraient chacune dans sa cellule, se tenant constamment en la présence de Dieu, "Ces religieuses de la Passion devaient avoir à cœur d'étendre la dévotion à la Passion de Jésus-Christ... et la dévotion à la sainte Vierge et à ses douleurs..."
Les constitutions du nouvel Institut, pleines de prudence et de sagesse furent approuvées par un rescrit de Clément XIV le 3 septembre 1770. Il y avait trente-quatre ans que la première église des passionistes sur le mont Argentario, avait été ouverte.
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APPROBATION DE LA CONGRÉGATION
DERNIÈRES ÉTAPES
12-1-Ultime tentative en vue de l’obtention des voeux solennels: 1758-1760
Nous sommes en 1758. Il était temps d'affermir la Congrégation et de réparer les pertes: plusieurs de ses religieux, dont des prêtres, avaient quitté l'institut qu'ils trouvaient trop rigoureux. Paul de la Croix voulait obtenir, pour ses religieux, la grâce des vœux solennels. En juillet 1758, un bienfaiteur de Paul, le cardinal Rezzonico, était élu pape, sous le nom de Clément XIII. Paul fut rempli d'espérance, et il demanda instamment de prier avec confiance, afin de connaître ce qui serait le plus expédient à l'avancement de son œuvre. Il écrivit: "Il est très vrai que l'exaltation du cardinal Rezzonico au trône pontifical peut nous être favorable, pourvu que le Bon Dieu veuille, comme j'espère, répandre sur nous ses grandes bénédictions. Mais pour cela, il faut le conjurer par de ferventes prières... afin que cette sainte œuvre puisse, au moyen des vœux solennels, s'enraciner plus profondément dans le champ de l'Évangile et la vigne de l'Église. C'est le seul point qui reste à décider et qu'on sollicite en ce moment. En effet, après l'approbation que vous connaissez, il y en a eu une seconde plus solennelle, par un bref apostolique, dans lequel ont été insérées les règles et les constitutions..."
Une congrégation[1] de cinq cardinaux fut nommée, en 1760, par le Saint Père; mais les délibérations demandèrent beaucoup de temps... Paul de la Croix écrit: "Le pape a choisi une congrégation de cinq cardinaux pour avoir leur avis, en vue d'élever la Congrégation à la qualité d'ordre religieux avec des vœux solennels. Si cela se fait, ce sera une faveur miraculeuse dans ces temps si déplorables. Pour moi je suis indifférent, et je serai également content du bon ou du mauvais succès. Dieu me fait la grâce de ne vouloir ni désirer autre chose que son bon plaisir." (Chap. 35)
Le résultat fut négatif. "Les cardinaux, prenant en considération la grande austérité de la règle, jugèrent plus expédient de laisser la Congrégation avec des vœux simples. De cette manière, la porte restait toujours ouverte pour ceux qui n'auraient pas la force d'en soutenir les rigueurs..." Paul de la Croix rendit grâces, plus tard, de cette décision, quand il dut se séparer de sujets remuants et inquiets, ou qui avaient perdu l'esprit de prière[2]. Cependant, "s'il n'obtint pas l'approbation dont il s'agissait... il eut bien sujet de se réjouir dans le Seigneur. En effet, à cette occasion Clément XIII voulut lui témoigner sa bienveillance et son affection paternelle, en lui accordant diverses grâces et divers privilèges." (Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chap. 35)
La mort du Père Jean-Baptiste avait été une dure épreuve pour Paul de la Croix. Cependant, du sein de ses afflictions, il se tournait constamment vers Dieu et ne pensait qu'à consoler et à encourager les autres... Convaincu, dès 1766 qu'il allait mourir bientôt, il voulut, quoique chargé d'années et d'infirmités, revoir encore une fois tous ses frères passionistes et leur porter une dernière bénédiction... Il eut la consolation de "voir que la petite vigne plantée par la main du Seigneur croissait et fructifiait"
Mais ce n'était pas encore l'heure. Le pape Clément XIII exigeant la présence de Paul à Rome, une maison fut ouverte près du Latran en janvier 1767, sous le nom d'"Hospice du Crucifix"
12-2-La grande épreuve de 1762 à 1767
Le 26 juin 1762, Paul de la Croix écrit à son ami Thomas Fossi: "Dans nos régions le temps est très étrange et inconstant. Depuis longtemps on n'a pas eu une journée qui soit bonne: les pluies sont presque continuelles, et la grêle a ravagé plusieurs villages dans les environs. En somme, on voit que Dieu est indigné, et il semble que des fléaux plus graves soient imminents." En effet une grande famine s'abattit sur l'Italie. L'épreuve fut terrible et dura quatre ans. Les passionistes, héroïques donnèrent aux pauvres même le peu de nourriture qu'ils pouvaient avoir. Beaucoup tombèrent malades, et le Père Jean-Baptiste en mourut, le 30 août 1765.
Paul fit de nombreux miracles pour que les siens ne mourussent pas de faim: multiplication du blé au fond d'un sac, présentation d'un vieil homme se présentant à la porte de retraite de Vetralla, avec deux mules l'une chargée de pain, et l'autre d'huile. Quand les mules furent déchargées, l'attelage disparut sans laisser de trace dans la neige... On pourrait multiplier les exemples.
12-3-Approbation des Règles et de l'Institut en 1769
Le pape Clément XIII mourut le 3 février 1769. Comme le Père Paul l'avait prédit, ce fut le cardinal Ganganelli qui fut élu, le 25 mai suivant; ce dernier prit le nom de Clément XIV. Malgré son extrême fatigue, Paul revint à Rome où il fut très chaleureusement accueilli par le nouveau pape. "Paul lui présenta un mémoire dans lequel il suppliait Sa Sainteté d'approuver l'institut, en qualité de congrégation, avec vœux simples, et de lui accorder les grâces et les privilèges des autres congrégations. Le Saint-Père se montra très favorable à sa prière, et lui ayant donné sa bénédiction apostolique, le renvoya à l'hospice", près de Saint Jean-de-Latran, où il retrouva ses religieux, "plein d'espoir de voir bientôt son œuvre définitivement établie..." (Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chapitre 37)
Après un examen minutieux de quarante jours, et quelques modifications concernant le repos de la nuit: cinq heures pleines de repos avant matines, et jeûne restreint à trois jours par semaine, l'affaire fut enfin conclue. Le bref du 15 novembre 1769 et la bulle du 16 novembre 1769 confirmaient les Règles et approuvaient l'Institut.
12-4-Nouvelle confirmation des Règles et de l'institut en 1775
Le Père Paul s'affaiblissait de plus en plus. Sa fin semblait proche. "Mais plus le corps allait s'affaiblissant, plus il témoignait de vigueur d'esprit et d'ardeur à s'unir parfaitement à Dieu; il se préparait à la mort par l'exercice continuel de toutes les vertus et surtout d'une humilité profonde... Cependant, il ne cessait de veiller au bien de la congrégation dont il était le fondateur et le père, et ne négligeait rien pour assurer l'exacte observance des règles." Il voulut relire les Règles une dernière fois avec le conseil de quelques anciens de ses religieux, et lors du chapître de 1775, il soumit les quelques corrections nécessaires aux Pères capitulaires. Après une relecture complète par les Pères du chapître, les Règles furent de nouveau approuvées par la bulle Proeclara virtutum exempla, datée du 15 septembre 1775. (Chapitre 43)
Malgré ses prières instantes, Paul de la Croix, malade, infirme, fut de nouveau réélu supérieur général des Passionistes. La maladie du Père s'aggrava rapidement: bientôt il allait rejoindre son Seigneur et Époux.
[1] Ici l'expression: congrégation de cardinaux, signifie: un groupe de travail composé de cinq cardinaux.
[2] Entre 1760 et 1761, dix religieux quittèrent la congrégation.
13
DERNIÈRES ANNÉES ET MORT DE PAUL DE LA CROIX
13-1-Les persécutions démoniaques
Nous sommes en octobre 1770. Le pape désirait revoir le Père Paul. Mais la veille au soir, le serviteur de Dieu eut à subir une attaque extraordinaire et très violente des démons. Saint Vincent-Marie Strambi raconte: "Il ne savait comment, se défendre. Il eût voulu se retirer dans son intérieur, comme dans une place de sûreté, et embrasser son Dieu; mais pour comble de peine, il éprouvait un grand abandon intérieur et des désolations d'esprit très douloureuses... Le matin suivant, il se trouva tellement abattu et épuisé, qu'il ne put se rendre auprès du pape, ni même célébrer la sainte messe. Le Pontife en fût fort affecté...
Le serviteur de Dieu resta près de huit jours dans cet abattement auquel se joignaient une grande faiblesse d'estomac et le dégoût de tout aliment. Il connaissait bien la cause du mal et la découvrit en souriant à son confesseur: 'Ceci, lui dit-il, n'est pas une maladie de médecin, mais un mal de lutins; il vient des démons.' Il les appelait du nom de lutins en plaisantant... Quoiqu'il sût à quoi s'en tenir... il obéissait promptement aux médecins et il se prépara avec soin à la mort... Il se prépara avec beaucoup de ferveur à recevoir Jésus-Christ... Il répétait souvent avec beaucoup de contrition et d'humilité: 'Mon Jésus, miséricorde! Mon Jésus, miséricorde!' Il reçut le saint viatique avec de grands sentiments de piété...
Le mal s'aggrava outre mesure. Les médecins commencèrent à dire que le cas était presque désespéré. Quand tout le monde fut parti, il déclara à son confesseur: 'II y a quelque temps, le Seigneur me fit connaître que je devais passer par une grande épreuve qui ne serait cependant pas mortelle...' Il dit encore à son confesseur, que, malgré la gravité du mal, il lui semblait n'être pas encore à la fin de sa vie..." En effet, sa santé s'améliora rapidement.
13-2-Une vie en sursis
Le mieux cependant ne dura pas longtemps. Paul répétait souvent avec des larmes dans les yeux: "Je ne crains plus, je n'ai plus peur; l'heure du départ n'est pas encore venue." Mais le pauvre malade, déjà si fatigué par la maladie, était encore en proie à l'abandon et à la désolation intérieure. Le Seigneur le purifiait ainsi de plus en plus...
Le mal augmentant toujours, le Père Paul semblait, selon toute apparence, approcher de sa fin. "Le pape lui envoya la bénédiction apostolique pour l'article de la mort, avec les témoignages de la plus tendre affection..." Le danger continuait, et la situation était toujours grave. Cependant le malade ne perdait pas de vue le gouvernement de la Congrégation et s'occupait des moyens nécessaires en vue de fonder le monastère des religieuses de la Passion qu'il avait depuis longtemps à cœur. "De son lit de douleur, il ne cessait donc pas de donner les ordres convenables, soit pour ce monastère, soit pour la Congrégation en général; il recevait les lettres et faisait répondre exactement..." Comme s'il avait été en santé, il s'acquittait de tous les devoirs de supérieur et de père. Et bientôt, la guérison eut lieu. "il fut délivré de son mal et recouvra la santé, bien qu'il restât infirme à l'ordinaire." (Chapitre 40)
Paul s'occupait aussi beaucoup des jeunes passionistes. "Une longue expérience lui avait appris que les jeunes gens sont comme des plantes délicates qui exigent une culture plus assidue. C'est pourquoi le vénérable Père mandait auprès de lui, tantôt l'un, tantôt l'autre des jeunes étudiants qui étaient dans la maison; il assistait à leur conférence spirituelle, et comme un père plein de tendresse, il donnait à chacun les avis les plus opportuns, afin que tous devinssent des hommes d'oraison et de vrais serviteurs de Dieu. Il tâchait ainsi de graver dans leurs cœurs les véritables maximes de la vertu et la vraie méthode de l'oraison."
13-3-La maison des saints Jean et Paul
Le serviteur de Dieu avait été de nouveau retenu au lit pendant dix-huit mois par une maladie "qu'il avait soufferte avec beaucoup de patience et comme un creuset où l'or se purifie... Il avait reçu de nouvelles grâces du Seigneur. Le vénérable Père commença vers la Semaine Sainte de l'année 1772, à se lever un peu.... Ayant repris quelques forces, il voulut célébrer la sainte messe le jour de la Fête-Dieu; il souffrit beaucoup... L'été lui ayant été favorable, sa santé fit quelques progrès; il recommença à célébrer. Dés qu'il fut en état, il voulut aller aux pieds du souverain Pontife... et lui dit: 'Saint-Père, si je suis encore en vie, après Dieu, c'est à Votre Sainteté que je le dois. J'ai eu grande confiance dans son ordre, et le Seigneur vous a exaucé'." En effet, Clément XIV lui avait donné l'ordre de ne pas mourir tout de suite.
C'est que "Clément XIV avait toujours présente à l'esprit la pensée de doter, à Rome, la pauvre congrégation de la Passion d'une Retraite et d'une église convenables..." En 1773 Sa Sainteté ordonna qu'on laissât au Père Paul et à ses religieux l'église des Saints Jean-et-Paul et la maison qui y est contigüe, au mont Celio. Le 9 décembre 1773, le Père Paul et ses religieux passionistes prirent possession de la maison des Saints Jean-et-Paul, passant d'un tout petit hospice à la basilique de ces saints martyrs. Le bonheur de Paul fut grand. Le serviteur de Dieu nomma le nouveau recteur avant les fêtes de Noël. Lui-même voulut officier la nuit de cette fête et chanta la messe solennelle et exhorta vivement ses passionistes "à conserver entre eux une paix et une charité inviolables et à s'appliquer de toutes leurs forces à leur perfection..." (Chapitre 42)
Le temps passait; la semaine sainte 1774 approchait. Le Père Paul se sentait mieux. Le Jeudi Saint, il fit à la communauté le discours qu'il lui adressait chaque année. Il profita de cette instruction pour admirer l'immense amour que Jésus nous a témoigné dans l'institution de l'adorable Eucharistie et "il passa ces saints jours, tout pénétré d'amour et de douleur et tout occupé à compatir à son amour crucifié."
Le serviteur de Dieu continua ainsi à se lever chaque jour, à célébrer la sainte messe, à s'entretenir plusieurs heures, assis dans sa chambre, soit à prier, soit à lire, soit à conférer de choses utiles. Le jour de la fête des saints Patrons de la basilique, Sa Sainteté le Pape daigna venir visiter l'église des Saints Jean et Paul. Clément XIV y fut reçu par le Père Paul et par toute la communauté..." Après cela, Sa Sainteté passa dans la pièce contiguë à la salle, et là, s'entretint longtemps en secret avec le Père Paul..."
Le 24 septembre 1774 le Saint-Père décédait... Paul en fut vraiment inconsolable. Après cette perte, il se regardait comme un orphelin qui a perdu son père; mais il priait sans relâche et faisait prier pour l'élection d'un nouveau pape, qui fût saint et rempli de l'esprit de Dieu. Ce fut le cardinal Braschi qui fut élu et prit le nom de Pie VI. Nous sommes en 1775. Peu de temps après son élection, c'est-à-dire le premier dimanche de Carême, le Saint-Père, Pie VI, alla visiter le Saint-Sacrement qui était exposé dans la basilique des Saints Jean et Paul, à l'occasion des prières de quarante heures. Il visita le Père Paul infirme, dans sa pauvre cellule. (Chapitre 42)
13-4-La mort de Paul de la Croix
"La mort est pour les justes un repos après leurs fatigues, un port après la navigation périlleuse de cette vie, le passage d'un malheureux exil à la patrie bienheureuse. Si leur corps n'est pas exempt de ressentir le poids des infirmités et des souffrances qui la précèdent et l'accompagnent, leur âme continue à jouir de la paix et de la tranquillité. Appuyés sur leur ferme confiance en Dieu, ils soupirent après le moment de sortir de leur prison, pour aller s'unir à jamais au souverain Bien.
Tel fut le sort heureux de cet homme de Dieu dont nous avons raconté en partie la vie et dont nous allons rapporter la dernière maladie et la mort."
Pendant que les Pères capitulaires, lors du dernier chapître auquel assista Paul de la Croix, examinaient les Règles, le Père fondateur s'affaiblissait de plus en plus. "Le jour des saints Jean et Paul 1775, il eut plusieurs faiblesses... et à partir de ce moment, il fut hors d'état de manger; cela dura quatre mois entiers... mais sa paix ne fut jamais troublée par ses souffrances continuelles, ni son courage abattu par la vue de la mort.
Cependant, il continuait à veiller au bon gouvernement de la congrégation... Il passait les journées entières, dans la prière et dans des entretiens continuels et intimes avec la divine Majesté. Toujours il avait eu une grande dévotion envers la très sainte Vierge, et il la conserva très fidèlement jusque dans ses derniers moments. Il récitait chaque jour au moins les mystères douloureux du rosaire...
Le mal augmentant toujours, le médecin jugea qu'il était temps de lui donner le Viatique..." Il communia le 30 août, en présence de toute la communauté... Il s'écria du fond du cœur: "Ah! Mon bon Jésus! Je proteste que je veux vivre et mourir dans la communion de ta sainte Église! Je déteste et j'ai en abomination toutes les erreurs." (Chapitre 44)
Il livra ensuite ce qui est considéré comme son Testament spirituel.
13-5-Le Testament spirituel de saint Paul de la Croix
"Avant toute autre chose, dit le vénérable Père, je vous recommande instamment la charité fraternelle: aimez-vous les uns les autres d'une charité sincère. Tel est l'avis que Jésus-Christ laissa à ses disciples: 'In hoc cognoscent omnes, quia discipuli mei estis, si dilectionem habueritis ad invicem.' Je rappelle aux pères, surtout au premier consulteur, qu'ils aient soin de conserver dans la congrégation l'esprit d'oraison, l'esprit de retraite, l'esprit de pauvreté. Si cet esprit se conserve, la congrégation brillera comme un soleil en présence de Dieu et devant les nations, et pour toute l'éternité." Puis il demanda pardon de ses fautes et des mauvais exemples qu'il avait donnés durant la charge qu'il avait exercée pour obéir à Dieu, pendant un si grand nombre d'années.
13-6-Le déclin et le départ
Peu de jours après, Paul de la Croix entra dans une paix de plus en plus profonde et son cœur se portait vers Dieu avec plus de vivacité. "Ensuite, élevant son cœur vers Dieu, il protesta qu'il ne voulait rien que Dieu et sa sainte volonté... Si quelque religieux lui témoignait de la compassion, tout en le remerciant de sa charité, il lui disait d'un ton plein de résignation: 'mes souffrances vous font de la peine, à moi, pas'... Il disait aussi: 'Je n'ai pas dans tous mes membres un espace de quatre doigts qui soit libre et sans douleur.' Pour mieux se préparer à la mort, il se confessa le 7 octobre 1775... et reçut l'Extrême-onction."
En présence de tous les religieux de la communauté qui récitait les prières de l'Église, le Père Paul tenait les yeux attachés sur son crucifix et sur l'image de Notre-Dame des Douleurs. "Tout à coup on vit le mourant faire plusieurs signes avec les mains, comme s'il avait appelé affectueusement à lui quelques personnages et qu'il eût voulu signifier de leur laisser un passage libre, pour qu'ils pussent s'approcher de lui... On apprit plus tard, d'une personne de piété, que le serviteur de Dieu lui était apparu après sa mort, et lui avait donné l'explication de ces signes, en lui disant qu'au moment de sa mort, il avait vu descendre dans sa cellule son aimable Rédempteur Jésus-Christ, la très sainte Vierge, saint Paul, saint Luc et saint Pierre d'Alcantara. Ils étaient accompagnés du Père Jean-Baptiste, son frère, et des autres religieux de la congrégation décédés auparavant, qui venaient pour l'assister à son heureux passage. Une foule d'autres âmes qu'il avait converties et sauvées les suivaient, et furent présentes au moment où son âme se sépara du corps, pour la conduire au ciel..."
Enfin, le Serviteur de Dieu expira; c'était le 18 octobre 1775. Paul de la Croix était âgé de 81 ans, 9 mois et 15 jours. "Son visage paraissait tout resplendissant et inspirait de la vénération à ceux qui le regardaient... Un saint prêtre, en lui baisant la main, eut la consolation de sentir un parfum très suave s'exhaler de ce corps virginal..." (Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chapitre 44)
Paul de la Croix fut canonisé le 29 juin 1867 par le pape Pie IX.
DEUXIÈME PARTIE
L'ŒUVRE ET LES MÉTHODES DE TRAVAIL
DE SAINT PAUL DE LA CROIX
1
LA RENOMMÉE DE SAINT PAUL DE LA CROIX
Saint Vincent-Marie Strambi raconte, dans le chapitre 19 de sa biographie de Paul de la Croix : "La renommée des vertus du Père Paul, (et du Père Jean-Baptiste, son frère, qui vivait avec lui) l'estime qu'on avait pour lui, allaient toujours croissant; ses fatigues, le nombre de ses missions et de ses voyages, croissaient aussi dans la même proportion. Il n'y souffrait pas seulement les incommodités auxquelles doit s'attendre un homme qui va nu-pieds et mal vêtu. De fréquents accidents lui en occasionnaient d'autres beaucoup plus sensibles..."
Constamment réélu à la tête de la Congrégation Paul ne négligeait en rien les visites aux diverses Retraites et son énorme correspondance[1]. "Aussi longtemps qu'il en eût la force, il tint presque toujours lui-même sa correspondance; aussi était-il obligé de passer chaque semaine plusieurs jours entiers à écrire. Il en éprouvait une grande incommodité. La poitrine était si oppressée, les forces si abattues et l'estomac si affaibli que, lorsqu'il allait ensuite à la table commune, il ne prenait qu'à grand'peine un peu de nourriture."
1-1-Les visites aux Retraites et les voyages
Du mois de novembre 1766 jusqu'en mai 1767, Paul de la Croix visita les Retraites du sud de Rome. Ce voyage fut également l'occasion, pour Paul, à chaque passage dans les localités où s'étaient tenues des missions, d'un véritable triomphe populaire.
Nous savons que Paul était toujours soucieux de perfectionner son œuvre. "Aussi ne négligeait-il pas d'aller inspecter avec tout le soin possible les nouvelles Retraites... Sans nul égard pour la fatigue, il s'y rendait en personne, afin d'y établir toujours plus solidement le bon ordre et la discipline régulière... Pendant ses voyages, il était continuellement recueilli, et goûtait les délices divines. Quelquefois on voyait à certains signes plus sensibles combien son âme était unie à Dieu pendant que le corps marchait, et comment, par ses douces communications avec lui, il puisait en abondance à la source de la vie, de la sagesse et de l'amour..."[2]
Une autre fois, allant de Terracine à Ceccano, il se mit à dire avec une ardeur extraordinaire à son compagnon: 'Ah! N'entendez-vous pas que ces arbres, que ces feuilles nous crient: amour de Dieu, aimez Dieu'!"' L'amour divin l'enflammait tellement que, parfois, son visage resplendissait comme le soleil. "Ce spectacle était une exhortation des plus efficaces à l'amour de Dieu. Ses compagnons en ressentaient une consolation extraordinaire. Le Bienheureux marchait en lui répétant: 'Et comment n'aimeriez-vous pas Dieu! Et comment n'aimeriez-vous pas Dieu'!" (Chapitre 34)
Et il disait à tous ceux qu'il rencontrait: "Mes frères, aimez Dieu! Aimez Dieu, qui mérite tant d'être aimé! Ne voyez-vous pas que les feuilles mêmes des arbres vous disent d'aimer Dieu? Ô amour de Dieu! Ô amour de Dieu!" Par ses célestes consolations, le Seigneur donnait au Père Paul, dès l'exil même de cette vie, un avant-goût de la récompense qu'il réservait à ses travaux.
1-2-Les visites des monastères
"À son arrivée dans les monastères, le bon Père éprouvait une grande satisfaction quand il voyait ses religieux contents dans leur grande pauvreté, et heureux de servir le Seigneur dans la simplicité et la joie de leur cœur." On raconte qu'un jour, pendant la visite du Père Paul à Sainte Marie-de-Corniano, près de Ceccano l'heure du repas étant venue, on se rendit au réfectoire. "Tout ce qui restait de pain dans la maison suffisait à peine pour que chaque religieux en eût deux ou trois bouchées. Mais à l'instant même où le Père Paul, plein de confiance, se mettait à table, tout d'un coup on entend sonner à la porte. Le portier s'empresse, et voit un inconnu qui lui présente un panier de pains. Le frère le reçoit avec beaucoup de joie et de reconnaissance, le porte au Père Paul qui lui dit d'aller sur-le-champ remercier la personne qui était venue les approvisionner si à propos. Le portier retourne à la porte, pensant rendre le panier; mais la personne avait disparu..." (Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chapitre 34)
[1] Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi - Chapitre 24.
[2] Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chapitre 34.
2
LES MISSIONS
On est parfois surpris du succès remporté par les missions prêchées par Paul ou son frère Jean-Baptiste. Il faut d'abord dire qu'ils se préparaient soigneusement, non seulement par l'étude, mais aussi par de rudes pénitences. Ainsi, pour aller vers le lieu de la mission, ils marchaient toujours nu-pieds, tête découverte, vêtus d'une simple tunique. Ils allaient par les pluies, les gelées, au milieu même des neiges, et arrivaient vers le soir, souvent tout transis, sur le lieu de la mission.
2-1-Caractéristiques des missions de Paul de la Croix
Malgré ses nombreuses occupations et ses responsabilités de fondateur et de supérieur général d'une jeune congrégation, Paul continuait de prêcher Jésus Crucifié dans les villes et les campagnes. Il donnait aussi des missions partout où il était demandé. Et le bien qu'il faisait était considérable. De nombreux témoignages l'attestent: "Partout où il allait, le serviteur de Dieu détruisait par le feu de son zèle le désordre et le péché et embrasait les âmes d'amour pour Jésus crucifié... Le doigt de Dieu était visible... On voyait tout le peuple, touché et contrit, verser d'abondantes larmes..." On raconte aussi "que les prédications du Père Paul produisirent à Orbetello des conversions admirables, et que plusieurs personnes qui ne s'étaient pas confessées depuis vingt ans et plus, le firent au Père Paul..."
Le premier biographe de saint Paul de la Croix, saint Vincent-Marie Strambi rapporte quelques paroles d'un militaire en garnison à Orbetello: "En somme, tel fut le fruit de la mission que le Père Paul donna à Orbetello, lorsque j'habitais cette ville, qu'on y vit toute la garnison changer de vie, et cette réforme dura plusieurs mois, si bien qu'officiers, soldats et bourgeois, tout le monde s'abstint des passe-temps et des divertissements même permis. J'ai été témoin oculaire du fait... On peut donc dire de cette mission qu'elle a été vraiment une mission bénie. Je dois ajouter qu'elle fut accompagnée de prodiges peu communs."
En effet, dans un lieu où les soldats étrangers étaient nombreux, Paul était pourtant compris par tous. Ainsi, toujours à Ortebello, "le saint missionnaire qui parlait l'italien, était néanmoins entendu par les allemands qui ne savaient que leur langue maternelle... Les prédications du Père Paul renouvelaient les prodiges de l'Église naissante et opéraient des conversions merveilleuses." (Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chapitre 25)
Paul déterminait la durée des missions en fonction des besoins des peuples. Parfois le Seigneur accomplissait des prodiges. Ainsi, un jour après avoir terminé sa mission à Piombino par la bénédiction papale, il s'embarqua au port, à la vue de tout le monde, en particulier du docteur Gherardini. L'embarcation était déjà hors de vue, lorsque ce même Gherardini se rendant chez un gentilhomme pour traiter d'affaires, vit sortir d'une chambre le Père Paul. Étonné et comme hors de lui-même à cette vue, Gherardini voulut s'assurer de la vision:
– Comment, Père Paul, lui dit-il, c'est vous? Je vous ai accompagné au port, je vous ai vu partir au loin en mer, et maintenant je vous trouve ici?'
– Silence, seigneur Gherardini, répondit le Père Paul, ne dites rien. Et il ajouta qu'il était venu là, miraculeusement, pour un acte de charité dont quelqu'un avait besoin." (Chapitre 29)
2-2-L'organisation des missions de Paul de la Croix
Ayant un esprit très organisé et rigoureux, le Père Paul divisait généralement le travail des missions qu'il dirigeait en quatre étapes principales:
1ère étape:
Paul informait les curés, par écrit, du jour de l'arrivée des missionnaires. Lui et ses missionnaires partaient pieds nus, et, à peu de distance du lieu où se tiendrait la mission, on envoyait un messager afin que l'entrée dans la paroisse fut aussi solennelle que possible. Paul faisait connaître tout de suite le but de la mission, et, à l'église, c'était le premier sermon, dit d'ouverture. Puis venait la mission proprement dite.
2ème étape:
Il y avait deux séances de catéchisme par jour: l'un, le matin de très bonne heure, pour les pauvres gens de la campagne; pendant une heure les missionnaires expliquaient avec clarté et simplicité la doctrine et les obligations chrétiennes. Après le dîner, un second catéchisme d'environ une demi-heure, était consacré à la pratique des commandements de Dieu; on enseignait aussi le moyen de se réconcilier avec Dieu, par la confession. Ensuite, c'était le grand sermon de Paul.
3ème étape: le grand sermon de Paul de la Croix
Le Père Paul préparait ses sermons non seulement par l'étude, mais encore, et surtout, par l'oraison et la visite au Saint-Sacrement. "Monté en chaire, il donnait au peuple quelques avis pratiques, selon les besoins de ses auditeurs. Ensuite il suivait l'impulsion de la grâce et se laissait conduire par l'Esprit de Dieu dont il discernait les mouvements avec facilité. Il s'élevait avec une grande puissance contre les vices... Ses reproches jetaient la terreur et l'épouvante dans l'âme de ses auditeurs..."
Mais le ton changeait vers la fin du sermon qui n'était plus alors que douceur et tendresse...
4ème étape: Méditation sur la Passion de Jésus-Christ,
Après le sermon, Paul méditait sur la Passion de Jésus-Christ, avec tant de ferveur, d'amour et de compassion, que l'auditoire ne pouvait plus contenir ses pleurs. Le soir, les hommes seuls étaient réunis. Une demi-heure environ après l'Ave Maria, un des missionnaires expliquait les raisons de faire pénitence.
Puis, les lumières étaient éteintes, et les femmes restées à la maison, devaient prier le Seigneur pour la conversion des pécheurs, en récitant cinq Pater et cinq Ave. Les cloches de toutes les paroisses sonnaient chaque soir, une heure après le coucher du soleil, "pour engager tout le monde à prier la divine Miséricorde en faveur des pauvres pécheurs..."
Le clergé local était souvent convoqué, mais à part. "On exhortait vivement les prêtres à répondre à la sublimité de leur vocation. Cet office était ordinairement réservé au Père Jean-Baptiste, frère de Paul." Le reste du temps était employé à entendre les confessions. Le Père Paul confessait surtout durant la matinée.
2-3-Remarques importantes concernant les missionnaires
Les missionnaires ne refusaient pas les audiences privées souvent très fatigantes. C'est la raison pour laquelle Paul de la Croix "n'exigeait jamais de ses enfants les pénitences extrêmes qu'il s'imposait à lui-même, surtout dans les premiers temps... Il ne permettait aucune singularité, mais il exigeait que chacun se conformât à la pratique commune... et il disait: 'En se réglant sur les prescriptions de la Règle, on conserve l'humilité et la santé; dans le cas contraire, on risque de perdre l'une et l'autre... il faut commencer par se rendre capable de travailler et ensuite le Seigneur bénira notre travail'." (Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chapitre 29)
3
LES PHÉNOMÈNES EXTRAORDINAIRES
3-1-Des miracles météorologiques
Plus d'une fois le Seigneur fit des prodiges en faveur de ses fidèles serviteurs et de Paul en particulier. C'est ainsi qu'un jour, il le préserva de la pluie qui à ce moment-là tombait partout. Lui seul et ses compagnons n'en furent point mouillés. Ce prodige a été attesté par plusieurs témoins dignes de foi. (d'après la Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chapitre 19)
Un naufrage évité
La protection du Seigneur envers Paul de la Croix se manifesta parfois d'une manière tout à fait miraculeuse. Ainsi, devant se rendre à Pise, chez le marquis de Montemare, général de l'armée espagnole, pour donner une mission à ses soldats, Paul partit de la Retraite de la Présentation et s'embarqua à Saint-Étienne sur la felouque royale, pour Livourne. Mais bientôt une terrible tempête se leva. Le péril était grand, et déjà d'autres embarcations avaient sombré. L'angoisse des marins était à son comble... Cependant le Père Paul recourut au grand Maître à qui la mer et les vents obéissent et implora la protection de Marie. Il n'y avait plus aucun espoir lorsqu'il se plaça sur la poupe et dit aux marins désespérés: "Mes enfants, ne craignez point; ayez confiance en Dieu et dans la très sainte Vierge; ce sont les démons qui me persécutent."
Immédiatement ils se trouvèrent près de la tour de Montenero...
Des orages imprévus
Le Père Paul prêchait un jour à Sainte Flore, du haut d'une estrade qu'on avait dressée près de la porte de la grande église. Le peuple était rassemblé sur la place en plein air, car il faisait très beau. Mais voici que soudain, commence à tomber une forte pluie qui disperse tout le peuple.. Le serviteur de Dieu comprit que c'était une ruse du démon. Il prit son crucifix, et le tenant élevé au-dessus de l'estrade, il exhorta ceux qui étaient demeurés sur la place à ne pas bouger. La pluie cessa instantanément, et ce qu'il y a de plus admirable, c'est que personne ne fut mouillé, bien qu'il fût tombé une pluie abondante.
Une autre fois, au même endroit, et bien que le jour fût serein, tout d'un coup on entendit le tonnerre retentir d'une manière épouvantable; le ciel se couvrit de nuages, l'air s'obscurcit et la pluie menaçait de tomber en abondance. "Le Père Paul, armé de sa foi, cria aux assistants de ne pas craindre et de ne pas quitter leur place, parce que c'était là un effort de l'ennemi, jaloux de leur bien.... En effet, la nuée se fondit en une pluie très épaisse, au point que tous les environs furent comme changés en un lac et que les campagnes furent toutes couvertes d'eau; mais sur la place où le peuple se trouvait avec le missionnaire, il n'en tomba pas une seule goutte..."
On fut de même préservé miraculeusement de la pluie à Satri, le jour où devait se donner la bénédiction papale. Le ciel s'obscurcit tout d'un coup et la pluie tomba en abondance aux alentours, excepté dans l'endroit où Paul prêchait et où le peuple était rassemblé pour l'entendre. Le même prodige se répéta de nombreuses autres fois...
3-2-D'autres miracles
Un accident évité
Un jour, pendant qu'il prêchait, monté sur un ambon, Paul tomba à la renverse. Sa chute aurait pu être grave, mais le Seigneur le préserva par un miracle: il se sentit soutenu par une main invisible, et se relevant aussitôt sans le moindre mal, il continua son sermon...
Des buffles calmés
Paul prêchait un jour sur la place publique d'Orbetello, devant une foule immense lorsque de grands cris se firent entendre: deux jeunes buffles furieux allaient arriver sur la grand'place où la population était réunie pour entendre le sermon. Les gens commencèrent à fuir... Le serviteur de Dieu sentit que c'était une manœuvre du démon: alors il se mit à crier avec force que personne ne quittât sa place. "Il prit ensuite le crucifix en main, et se tournant du côté des buffles qui étaient sur le point d'entrer dans la place, plein de confiance en Dieu, il commanda avec empire à ces bêtes furieuses de rebrousser chemin..." Aussitôt, les buffles s'arrêtèrent et s'en retournèrent sur leurs pas...
Une guérison
Il y avait à Castellazzo un homme appelé André Vegetto, un bon chrétien qui connaissait Paul. Or, un jour cet homme se blessa à la jambe et la plaie se gangréna. Paul alla visiter ce blessé et voyant dans cet infirme, la personne même de Jésus-Christ, il résolut de pratiquer à son égard un acte héroïque de charité: il lécha avec la langue la plaie nauséabonde... Le lendemain le chirurgien venu pour couper la jambe, trouva la plaie séchée; le malade put se lever au bout d'un jour ou deux et marcher librement. Se voyant miraculeusement guéri, André partit de Castellazzo et alla à Retorto qui en était éloigné d'environ trois milles pour raconter la merveille au marquis de Pozzo, un grand ami de Paul.
Un autre prodige
Un jour d'hiver, après avoir traversé une rivière et marché pieds nus par des chemins boueux, Paul avait les pieds très sales. Une pieuse femme, Thècle Gambarotta, touchée de compassion, lui offrit un linge pour se nettoyer et s'essuyer les pieds. Paul prit le linge, s'en servit et plein de reconnaissance, le remit tout malpropre à la pieuse dame. Quand, peu de temps après, la pieuse femme voulut laver le linge, elle le trouva blanchi comme si on ne s'en était jamais servi; il n'y avait seulement qu'une très petite tache à l'extrémité, comme pour attester la vérité du prodige[1]. "Il n'est donc pas surprenant que les habitants de Castellazzo, édifiés de la conduite de Paul, se confirmaient chaque jour davantage dans l'opinion qu'ils avaient conçue de sa sainteté."
Les lévitations
Entre avril et juin 1775, peu de temps avant sa mort, Paul de la Croix recevait fréquemment une de ses dirigées, Rosa Calabresi. Devenu presque sourd, il entendait pourtant les confidences de la jeune fille, dites à voix basse. Entre ces deux mystiques les échanges étaient très intimes et Rosa voyait souvent le Père Paul "s'élever au-dessus de la chaise sur laquelle il était assis, les yeux ouverts sur l'invisible, et la tête nimbée d'une lumière intense."
Les bilocations
De nombreuses personnes ont raconté des événements extraordinaires qui leur étaient arrivés. Ainsi, sa sœur Thérèse, malade, le vit entrer dans sa chambre, portant une étole violette; il la bénit, et elle se trouva guérie. Un autre jour, il guérit, à Orbetello Madame Venturi, presque mourante. Or, il n'était pas à Orbetello. Rosa Calabrese raconte qu'au cours d'un voyage vers Rome, les chevaux de la diligence tombèrent dans un ravin laissant la voiture dans le vide. Elle invoqua le Père paul qui lui apparut et la rassura. Elle fut sauvée, et arrivée enfin à destination, elle trouva une lettre de Paul qui faisait référence à l'accident
3-3-Les conversions miraculeuses
Conversion d'un soldat
Un soir, après une retraite donnée à Orbetello, un des soldats présents fut emporté comme par une force invisible. Il criait: "Au secours! au secours! le démon m'emporte!" On appela le Père Paul; ce dernier, convaincu que c'était le démon qui entraînait ce malheureux, dit au soldat: "Ne craignez pas, je suis ici pour vous secourir; il suffit que vous vous repentiez de vos péchés". En même temps, il l'engageait à faire des actes de contrition, en renonçant à tout commerce ou pacte avec le démon, et à se confesser. Le soldat, français, fut délivré du démon. Cet événement prodigieux fit une profonde impression sur les habitants d'Orbetello...
Conversion de bandits
Le Seigneur donna à Paul de la Croix un talent remarquable pour convertir les bandits et les criminels, et les ramener dans la voie du salut. Ces conversions furent innombrables. Nous donnerons ici un exemple fameux: la conversion, en 1750, d'un chef de contrebandiers, le caporal Horace, qui outre les fraudes à la douane, avait commis plusieurs crimes. Le Père Paul prêchait une mission dans la ville de Camerino. Le caporal Horace se trouvait alors dans cette ville avec une escorte de gens armés. "Son audace et sa témérité croissaient donc de jour en jour. Il en vint au point d'ouvrir dans la ville un magasin où il tenait et vendait publiquement des marchandises fraudées... Il se mit à assister aux exercices, sans trop savoir pour quel motif... Aux menaces terribles, aux tendres exhortations du ministre du Seigneur, le malheureux pécheur commença à s'émouvoir et à reconnaître le déplorable état de son âme... et il alla se confesser à un prêtre peu zélé..."
Paul fut consterné: l'absolution que l'homme avait reçue allait endormir de plus en plus sa conscience... Paul réfléchit, et puis il fit appeler ce pécheur public et il lui parla à l'écart; il lui mit sous les yeux tous les détails de sa vie criminelle. Horace, ébranlé dit: "Tout cela est très vrai, mais je me suis confessé." Le Père Paul lui montra alors qu'il n'avait pas de contrition... Ce fut un trait de lumière pour le pauvre pécheur qui se confessa de nouveau au Père Paul, avec, cette fois, la ferme résolution de changer de vie. Ses complices en firent autant.
Paul adressa ensuite une supplique au souverain pontife, Benoît XIV, afin qu'il obtint le pardon et la grâce du malfaiteur. Horace se retira dans sa maison, où il vécut ensuite chrétiennement jusqu'à sa mort, en 1765.
Saint Vincent-Marie Strambi raconte que de nombreuses prostituées se convertissaient, ainsi que tous les pécheurs publics, et demandaient pardon publiquement. Puis, Paul leur mettait sous les yeux la tendresse et la charité de Jésus-Christ jusqu'à leur arracher des larmes de repentir et d'amour. Et tous allaient confesser leurs fautes. "Paul les traitait avec une bonté inexprimable. On eût dit une mère pleine de tendresse, qui accueille ses enfants pour soigner leurs blessures et les guérir des morsures mortelles de quelque serpent venimeux." Parfois une voix miraculeuse pressait les pécheurs d'aller se confesser au Père Paul.
Oui, Paul se donnait beaucoup de mal et sa vie était extraordinairement pénitente, mais que de consolations cela lui valait de la part du Seigneur!
3-4-Les prédictions
On a rapporté que Paul savait des choses que tout le monde ignorait. Ainsi, au sujet d'un clerc mort jeune dans sa Congrégation, Paul écrivit: "Le frère Thomas est mort en saint, et je crois qu'il s'est envolé droit au paradis. Je connais quelqu'un qui ne saurait prier pour lui, tant il est certain de son bonheur, et qui sent le besoin de se recommander plutôt lui-même à ses prières. Oh! Qu'il est heureux!"
La mission d'un Crucifix
Un jour, en 1738, à Piagaro, diocèse de la Pieve, au cours d'une mission, Paul déclara: "Il y a plusieurs personnes qui désirent ardemment mon départ et la fin de cette mission... mais je laisse quelqu'un qui fera la mission mieux que moi." La mission terminée, le Père Paul partit...
Quelques personnes restèrent dans l'église pour prier. Tout à coup un grand crucifix sculpté, en bois, commença à répandre une sueur abondante, couleur d'azur. Les assistants regardaient attentivement cette sueur qui s'écoulait. Ils se rappelèrent alors les paroles du serviteur de Dieu. Pendant que les prêtres essuyaient avec des linges cette sueur miraculeuse, plusieurs personnes coururent après le Père Paul qui dit simplement: "Je le savais déjà." Et il poursuivit sa route...
Ainsi se vérifia la parole du Père Paul, qu'après son départ, il y aurait une autre mission beaucoup plus efficace que la sienne, où les prodiges tiendraient lieu de prédication. Le peuple de Piagaro voyant avec quelle miséricorde le Seigneur l'appelait à la pénitence fit, à la suite de ce miracle, ce qu'il n'avait pas voulu faire pendant la mission... Ils s'émurent à la vue de ce prodige si extraordinaire. On rendit bientôt un culte spécial à ce Crucifix béni qui opéra de nombreux miracles. [2]
Prédictions de décès
Le Bienheureux prédit avec la même assurance, et dans les termes les plus clairs, la fin malheureuse de certaines personnes... qui s'attiraient les châtiments de la justice en raison de leur endurcissement.
Au cours d'une mission dans une paroisse du diocèse de Monte Fiascone, un prêtre vint se confesser à lui. Au cours de cette confession le Père Paul lui dit, entre autres: "Allez et sachez que si vous mettez encore les pieds dans cette maison, avant la fin de juillet, vous serez cité au tribunal de Dieu." Hélas! Le prêtre retourna dans la maison de son péché, et peu de temps après il tomba gravement malade. Avant de mourir, avant de recevoir le viatique, il demanda pardon du scandale qu'il avait donné et il raconta ce qui s'était passé pour lui avec le Père Paul. Puis, après avoir rendu témoignage à la prédiction du serviteur de Dieu, il mourut.
Au cours d'une autre mission, dans le même diocèse, il fut informé qu'un jeune ecclésiastique fréquentait deux jeunes personnes avec qui il se permettait des familiarités inconvenantes. Pour mettre fin à ce scandale, Paul de la Croix parla au jeune prêtre et lui prédit d'un ton ferme et assuré que s'il ne s'éloignait pas de cette maudite maison, il y mourrait d'une mort malheureuse. L'ecclésiastique en excellente santé, se moqua de cette parole.
Mais malheur à celui qui méprise les avertissements des hommes de Dieu! La prédiction du Père Paul avait eu lieu à la fin de mai; au mois d'octobre, le prêtre mourut frappé d'apoplexie sans avoir même eu le temps de se confesser.
En 1759, la même chose arriva à un autre prêtre, dans le diocèse de Viterbe. On pourrait multiplier les exemples.
Prédictions concernant l'Église
On a rapporté que Paul de la Croix eut de nombreuses visions concernant l'avenir de l'Église. Nous sommes en 1775. Paul de la Croix bavarde avec son ami Antonio Frattini. Soudain Paul le fixe gravement et lui demande de parler au pape Pie VI et de lui dire de sa part: "Je m'appelle Paul de la Croix, mais je ne suis tel que par mon nom. C'est avec plus de motifs que le Saint-Père peut se dire "de la Croix". Dites-lui de ma part de bien s'étendre sur la croix: cela va durer longtemps." Puis Paul s'écrie: "Pauvre Église! Oh! Pauvre religion catholique! Seigneur, donnez à votre Vicaire" la force, donnez-lui le courage et le discernement afin qu'il fasse en tout et pour tout, ce qui convient à l'accomplissement de votre très sainte volonté."
3-5-Quelques témoignages
Sœur Gandolfi, une des dirigées de Paul de la Croix, écrivit, deux mois après sa mort: "... Je l'ai toujours considéré comme un grand serviteur de Dieu, rempli de l'Esprit du Seigneur. Il prêcha deux fois les exercices spirituels dans ce monastère... Son zèle était grand lorsqu'il prêchait, au point qu'il aurait pu faire fondre même les pierres... On savait qu'il avait le don de discernement..."
Paul insistait particulièrement sur la nécessité se la conversion, de l'obéissance à l'Église, pour toutes les âmes, puis pour les plus avancées, sur l'intimité avec Dieu, voire sur le désir du martyre. À ce propos, Paul n'hésitait pas à affirmer "que seules les âmes de feu peuvent comprendre la nécessité du martyre, de la mort mystique à soi-même et au monde. Ce feu, Paul le portait et le communiquait à qui en était digne. Or ce feu divin.. qui engendre la passion d'amour... est aussi un feu guérisseur qui purifie l'esprit; et, le purifiant, le pacifie[3]..."
[1] D'après la Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi.
[2] D'après une lettre du Père Paul adressée au docteur Dominique Antoine Ercolani de Castellana, et datée de Saint-Ange, 28 juin 1749.
[3] de Philippe PLET - Saint Paul de la Croix, directeur spirituel. Éditeur: Nouvelle cité.
4
LES ÉPREUVES
4-1-Les défections
Nous avons déjà remarqué les pénitences extraordinaires et surprenantes que pratiquaient les deux frères, fondateurs des Passionistes. Ce genre de vie était un parfait holocauste d'eux-mêmes. Pour s'y maintenir avec persévérance, que de victoires ne durent-ils pas remporter sur la nature? Mais d'autres épreuves, encore plus douloureuses, les attendaient. Aux pénitences courantes: les jeûnes, les veilles, le pénible repos pris sur la terre nue ou sur des planches, les cilices et les disciplines, les voyages à pieds nus, il faut ajouter que beaucoup des premiers compagnons firent défection, ne pouvant supporter une vie si mortifiée. "Plusieurs sujets de la Congrégation, après avoir été formés avec tant de soin et promus au sacerdoce, se dégoûtèrent de la vie solitaire et pénitente et tournèrent le dos au bon Père..."
Quelle douleur pour le pauvre Père! Mais Paul ne se découragea pas. Il écrivit à un ami: "Les œuvres de Dieu sont toujours combattues, afin que la divine magnificence éclate davantage. Quand les choses paraissent le plus près de leur ruine, c'est alors qu'on les voit se relever... Le serviteur de Dieu ne fut pas déçu dans son attente, car le Seigneur envoya d'autres compagnons dont le Père Fulgence de Jésus..." En même temps un frère lai, frère Joseph de Sainte-Marie, natif de Sicile, véritable saint, vint rejoindre les compagnons. [1]
4-2-Démêlés avec les ordres mendiants
Nous avons indiqué plus haut que lors de l'ouverture de la Retraite du mont Argentario en 1748-1750, plusieurs ordres mendiants s'étaient coalisés contre la Congrégation passioniste. Un procès s'était ouvert à Rome et les passionistes eurent gain de cause. Ce ne furent pas les seules épreuves que Paul de la Croix eut à soutenir, et force est de constater que, parmi ceux qui auraient dû soutenir l'action de Paul et des passionistes, beaucoup furent souvent très hostiles.
Si les oppositions furent nombreuses et les tempêtes violentes, il y eut encore plus douloureux: les calomnies insupportables. Ainsi, quelques personnes, notamment plusieurs appartenant à l'ordre des franciscains, se mirent à décrier la conduite du Père Paul et de ses religieux. Elles écrivirent au pape: On constate "un désordre très grand, très important, capable non seulement de troubler les communautés religieuses, en y jetant des germes d'insubordination et d'indépendance, mais encore, ce qui est bien pis, de causer un grave scandale dans tout le monde catholique et de discréditer la hiérarchie ecclésiastique. Saint-Père, il est grandement à craindre que certains hommes, (les pères missionnaires de la Passion de Jésus-Christ), ne soient de cette trempe..."
On croit rêver en lisant de telles choses. Heureusement, le pape, face à ces calomnies, "voulut qu'on examinât cette affaire et qu'on lui rendît un compte exact du caractère et du genre de vie des Pères de la Passion. Le résultat fut de le confirmer dans l'opinion qu'il avait déjà conçue, que l'esprit de la nouvelle congrégation était d'une simplicité tout évangélique, et son genre de vie, pénitent, exemplaire, et entièrement conforme à l'évangile..."
Cependant la tempête ne se calmait pas rapidement et Paul en souffrait beaucoup, tout en s'en réjouissant. Il écrivit à ses religieux: "Il arrive souvent que la foudre éclate et qu'en frappant le sommet dépouillé d'une montagne, elle découvre une mine d'or. Vous verrez que le coup de foudre découvrira cette mine pour nous. Le Seigneur fera sortir un grand bien de cette épreuve."
Et au Père Fulgence: "Nos affaires vont à l'ordinaire, la tempête gronde toujours, mais nous aurons la victoire par Jésus-Christ. Ce ne sera cependant pas sans souffrir de grandes disgrâces, ni sans avoir vu de nos yeux tout culbuter pour ainsi dire. Continuons à prier... Sachez, mon très cher Père, que déjà les monitoires ont été présentés, avec ordre de renverser les constructions de la Retraite de Ceccano, et avec interdiction des autres Retraites de ce pays. On a obtenu tout cela de la sacrée Congrégation... Je me trouve au milieu d'une mer agitée par la tempête, je vous le dis en secret, cœur à cœur: je suis désolé au dedans et au dehors, foulé aux pieds d'une manière horrible par les démons, au point qu'il me semble ne plus avoir ni foi, ni espérance, ni charité. Oh! Dans quel état je me trouve! Mais personne ne le sait, ni ne s'en aperçoit." (Vie du bienheureux Paul de la Croix, Chapitre 33)
Le 19 août 1753 il écrira à Colomba Gandolfo, une de ses dirigées: "Oh! Si vous saviez comment j'ai passé la nuit dernière... vous vous épouvanteriez totalement. Et cela est l'ordinaire! Ô Dieu, que deviendra ce misérable pécheur? Ah! Priez afin que je ne perde pas mon Dieu! Ceci est ma grande peur..."
Le temps passait... Les persécutions, ouvertes ou cachées, continuaient. Paul se résignait, dans la paix et la confiance. Mais parfois le Seigneur venait consoler son serviteur: et "il obtint enfin la possession paisible de la Retraite de Ceccano, avec la faculté de poursuivre les fondations de Paillano et de Terracine, nonobstant toute opposition." Mais les épreuves n'étaient pas terminées.
Paul de la Croix était toujours submergé par le travail et les épreuves de toutes sortes. Il implorait ses amis de prier pour lui. En 1755 il supplia Sœur Colomba Gandolfi: "J'ai toujours plus besoin d'oraisons pour ma pauvre âme et pour cette pauvre fille qu'est la Congrégation. Faites-moi la charité de prier, de crier, surtout durant la sainte Communion, offrant au Père divin le Cœur très pur de Jésus, avec ses souffrances et les douleurs de Marie..." Paul gémissait même: "... moi qui n'ai pas un moment de répit! À droite et à gauche, à l'intérieur et à l'extérieur de moi, batailles, terreurs, peines, angoisses, au point que jamais je ne pourrai les exprimer, tandis que je me trouve dans l'enfer inférieur..."
Et encore: "Maintenant se présentent de nouvelles fatigues et de nouvelles croix... Criez vers le Seigneur, mais faites-le de tout cœur... rapportez au Père Éternel son très doux Fils Sacrement, et criez fort." Enfin: "Je me trouve dans un état déplorable et dans un abandon qui fait craindre à l'intérieur et à l'extérieur. Et en un état aussi terrible je suis chargé de beaucoup d'affaires pour le service de Dieu, du prochain et de la Congrégation[2]..."
Parfois le Père Paul n'hésitait pas à avouer: "Je me trouve dans un état que je ne puis vous expliquer: je crains les jugements divins. Je vous prie... par pure charité, de crier vers le Seigneur pour moi, afin que Dieu ait miséricorde et sauve mon âme..." Pourtant il ajoute presqu'aussitôt: "... moi, je n'aspire à rien d'autre qu'à faire la volonté de Dieu."[3]
4-3-Épreuves inattendues
Pendant ses derniers voyages, le Père Paul eut à souffrir un tourment pour le moins inattendu: la renommée de ses vertus. Sa sainteté étant connue dans les pays partout où il passait, "on le traitait avec beaucoup d'honneur et de distinction... et ces démonstrations lui étaient insupportables." En effet, le Seigneur, pour glorifier son serviteur, lui avait donné l'esprit de prophétie; ainsi Paul prédit une foule d'événements dont il ne pouvait avoir, humainement connaissance. De plus, "au don de prophétie, le Seigneur joignit celui de guérir les maladies. Le serviteur de Dieu en guérit un grand nombre, au moyen d'une eau qu'il bénissait.." C'est vrai, plus les serviteurs de Dieu cherchent l'obscurité, plus on les estime. Et cela peut être parfois très éprouvant. Mais Dieu en dispose ainsi et c'est ce qui eut lieu pour le Père Paul.
4-4-La fatigue et les maladies
Nous avons été étonnés, tout au long de ces pages, en découvrant les rudes pénitences auxquelles Paul de la Croix se soumettait. Spontanément nous nous posons une question: était-ce bien raisonnable? Tout aussi spontanément nous répondons: non! Mais la réponse du Seigneur, nous ne la connaîtrons qu'au ciel. Nous pouvons seulement constater que Dieu acceptait les offrandes de son cher fils, et qu'il bénissait toutes ses œuvres, liées à la gloire de Dieu, au salut des pécheurs et à la conversion de tous ceux qu'il rencontrait. Par contre, sur le plan humain, nous sommes obligés de constater aussi qu'il s'était ruiné la santé, tout comme son frère Jean-Baptiste. Paul fut souvent malade, il souffrit beaucoup dans son corps, comme dans son âme. Parfois on le crut mourant, mais Dieu n'en disposait pas ainsi. Nous donnons tout de suite deux exemples.
Ainsi, en 1766, "le Seigneur semblait parfois le laisser dans un douloureux abandon. Aux peines d'esprit se joignaient les maux du corps qui devenaient de plus en plus violents, et enfin les attaques des démons qui le maltraitaient avec plus de fureur que jamais." En 1769, après être passé par Rome, le Père Paul retourna à la retraite de Saint-Ange où il tomba gravement malade, ce qui accrut "ses douleurs habituelles souffertes avec une grande patience et une humble soumission à la volonté divine en vrai serviteur de Dieu. On crut qu'il allait mourir, mais il plut à Dieu de lui rendre la santé pour achever de consolider la Congrégation..."
Rétabli de sa maladie, mais grandement affaibli et toujours physiquement douloureux, il dut le 9 mai 1769, accepter de nouveau la charge de supérieur général et le gouvernement de la congrégation. (Chapitre 36) Bientôt il entreprendra sa dernière visite à ses frères des Retraites, tout en prêchant la bonté de Dieu à ceux qui étaient avec lui, souvent retardés comme lui dans les péripéties des voyages. En juillet 1770 il fut reçu par le Pape avec une extrême bienveillance. Sur le plan spirituel, "il se voyait toujours pauvre et dénué de tout bien; se tournant alors vers le Sauveur crucifié, il s'appropriait ses souffrances par l'amour, et s'en revêtant en esprit, il se présentait au Père céleste, orné des mérites infinis de son Fils unique et se reposait dans son sein paternel."
Les démons l'attaquaient souvent et très violemment, le rendant très malade. Mais ce n'était qu'une épreuve; l'heure de son départ n'était pas encore venue et il devait poursuivre l'œuvre commencée: gouverner sa congrégation et achever la fondation du monastère des Religieuses de la Passion, dans la ville de Corneto.
4-5-Les nuits spirituelles
Outre les épreuves extérieures liées à ses activités, Paul de la Croix, grand mystique fut également soumis à de lourdes souffrances spirituelles. Nous en avons déjà cité quelques-unes liées aux calomnies, démêlés avec les franciscains, etc... Ici, nous nous arrêterons quelques instants sur ses combats et angoisses spirituelles. Parfois il insiste auprès de ses correspondants: "Persistez à prier beaucoup, parce que les tempêtes continuent d'être toujours plus horribles, et les tourments croissent de toutes parts et de toutes les façons..."[4]
4-6-Enfin quelques rayons de soleil
4-6-1-Le monastère des religieuses de la Passion va s'ouvrir
Nous avons vu que, dès 1749, Paul de la Croix savait qu'il lui faudrait fonder un monastère féminin dédié à la Passion de Jésus. Nous avons vu plus haut les épreuves, nombreuses, qui retardèrent la création de ce monastère. Mais en 1770, "le serviteur de Dieu eut une révélation qui lui fit mieux connaître la volonté divine touchant l'érection du monastère et du nouvel institut pour les religieuses. Le Père Paul savait que pour donner un solide fondement à cette œuvre, il était nécessaire d'obtenir l'assentiment du Souverain Pontife." Ce qui fut fait le 3 septembre 1770. "Les jeunes personnes destinées pour le nouveau monastère, se rendirent à Corneto, au nombre de dix... Mais un nouvel obstacle survint inopinément, de sorte qu'il fallut retarder leur entrée." Enfin, en juillet 1772, le monastère put ouvrir. Cela avait demandé 34 ans!
4-6-2-Du petit hospice à la maison des saints Jean-et-Paul
"Le 9 décembre 1773, après les premières vêpres de la translation de la Sainte Maison de Lorette, vers la vingt-et-unième heure du jour, les Pères passionistes prirent possession de la maison des Saints-Jean-et-Paul. Le Père Paul avec ses religieux passèrent du pauvre petit hospice à la basilique de ces saints martyrs... et ils habitèrent la maison qui y est jointe." Enfin les passionistes avaient une Retraite à Rome!
[1] Vie du bienheureux Paul de la Croix, par Saint Vincent-Marie Strambi – Chapitre 33.
[2] Il convient de rappeler ici que Paul de la Croix avait de gros problèmes de santé: ses jambes le portaient à peine et ses oreilles déclinaient. Sa correspondance était considérable et les litiges avec les ordres mendiants lui demandaient une dépense d'énergie considérable... Sans compter les campagnes de calomnies.
[3] Lettre du 13 juillet 1756, à sœur Gandolfi.
[4] Lettre du 27 juillet 1756, à Sœur Gandolfi
5
LES SOINS DONNÉS AUX PASSIONISTES
De temps en temps le Père Paul, toujours infirme, faisait quelques exhortations à la communauté. Mais "une longue expérience lui ayant appris que les jeunes gens sont comme des plantes délicates qui exigent une culture plus assidue... il mandait auprès de lui, tantôt l'un, tantôt l'autre des jeunes étudiants qui étaient dans la maison; il assistait à leur conférence spirituelle, et comme un père plein de tendresse, il donnait à chacun les avis les plus opportuns, afin que tous devinsent des hommes d'oraison et de vrais serviteurs de Dieu. Il tâchait ainsi de graver dans leurs cœurs les véritables maximes de la vertu et la vraie méthode de l'oraison."
Le pauvre Père se regardait comme "un être insupportable à Dieu... Il s'abîmait de plus en plus dans l'humilité, afin d'obtenir du Seigneur qui donne sa grâce aux humbles, la grâce qui couronne toutes les autres, c'est-à-dire, la sainte persévérance... Quel que fût l'épuisement de ses forces, il ne cessait de veiller au bien de la congrégation dont il était le fondateur et le Père. Jusque dans les derniers temps... il ne négligea rien pour assurer l'exacte observance des Règles. Il voulut de nouveau les réviser à tête reposée. Il priait le Seigneur de lui accorder ses lumières et lui demandait avec plus d'instance que jamais de lui faire connaître sa sainte volonté. Il recourait à l'intercession des saints et se recommandait jour et nuit aux saints fondateurs d'ordres pour obtenir plus sûrement l'assistance dont il avait besoin. Il disposa ensuite, avec le conseil de quelques religieux plus anciens, les points qui devaient être traités dans le prochain chapitre général."
Le nouveau pape, Pie VI, confirma les règles par la bulle: "Proeclara virtutum exempla", datée du 15 de septembre 1775. Le Père Paul de la Croix pouvait mourir[1]: sa tâche était achevée.
[1] le 18 octobre 1775.
TROISIÈME PARTIE
LA SPIRITUALITÉ
DE SAINT PAUL DE LA CROIX
Fondateur des Passionistes (1694-1775)
Introduction à la spiritualité de saint Paul de la Croix
La doctrine spirituelle de Paul de la Croix, doctrine qu'il approfondira tout au long de sa vie, résulte, dans un premier temps, de son expérience personnelle vécue en novembre-décembre 1720, au cours de sa grande retraite de quarante jours effectuée juste avant de commencer sa vie d'ermite. Cette doctrine sera éclairée par des auteurs expérimentés dans le domaine de la vie intérieure. Les lecteurs qui découvrent Paul de la Croix, sont d'abord frappés par sa très grande connaissance des ouvrages de saint François de Sales, donc très probablement de Ruysbrœck, et des deux grands docteurs du Carmel: Jean de la Croix et Thérèse d'Avila. Vers l'âge de 50 ans, Paul découvrira les écrits de Jean Tauler, et sa mystique de la Passion et de la kénose en sera approfondie.
Remarque très importante: l'influence de Ruysbrœck
Beaucoup de personnes désireuses d'approfondir leur vie intérieure ont lu les œuvres de saint François de Sales. Or on ignore généralement que saint François de Sales fut profondément influencé par Jean de Ruysbrœck, le grand mystique flamand du XIVème siècle. Certes, les œuvres de saint François de Sales reflètent la doctrine spirituelle de Ruysbrœck, mais son style traduit mal les expressions utilisées par Ruysbrœck. Paul de la Croix, au contraire, utilise dans ses écrits des formules tellement comparables à celles de Ruysbrœck, que l'on peut se demander s'il n'a pas eu entre les mains des écrits du grand mystique brabant.
Bref résumé de la doctrine de Ruysbrœck
Durant ses longues oraisons contemplatives rapportées dans ses écrits, Ruysbrœck commence toujours par s'émerveiller. Dieu dit d'abord à l'âme: "Venez!..." L'âme avance, doucement, comme sur la pointe des pieds. Et Dieu dit, comme pour l'encourager: "Entrez!" L'âme ne sait pas où, mais elle entre, et Dieu dit: "Voyez..." Et c'est le bonheur infini de l'âme perdue en Dieu. Mais c'est aussi le constat et le poids du péché du monde qui se manifestent. L'âme voit qu'elle doit réparer, faire pénitence, quitter le monde du péché. Alors Dieu dit: "Sortez!" Oui, il faut sortir et réparer les dégâts que l'on a commis. Oui, il faut aller vers les œuvres. C'est impératif et obligatoire. L'âme doit sortir, pour le service de ses frères, pour accomplir des œuvres de charité ou de prédication, éduquer les jeunes... en fonction de ce que Dieu demandera. C'est d'ailleurs ce que Jésus, le plus grand de tous les mystiques, a fait et dit durant toute sa vie. Il rencontrait le Père, se noyait dans la Sainte Trinité dont sa divinité était membre, puis Il sortait, pour enseigner. C'est ce qu'Il demandera plus tard à ses disciples: "Veillez et prier... Allez, enseignez toutes les nations... Faites des disciples..."
Jésus a fait des émules. Il a d'abord soigneusement formé ses apôtres qui, à leur tour, ont formé d'autres disciples. Et l'on a vu apparaître les martyrs et les saints que l'on appelle aussi des mystiques. Chacun selon son tempérament et sa vocation a vécu des expériences, de rencontre et d'union à Dieu, semblables à celles évoquées par Ruysbrœck. Et l'on peut, outre Ruysbrœck, citer, en vrac, les saintes Mechtilde et Gertrude d'Helfta, les saints Jean Eudes, Louis-Marie Grignion de Montfort, et naturellement Paul de la Croix, et encore les bienheureuses Élisabeth de la Trinité et Dina Bélanger, Marthe Robin et Alexandrina de Balasar... Leurs récits, même s'ils sont différents compte tenu du style, des époques et de leur histoire personnelle, leurs récits sont tous concordants sur les points fondamentaux. Un autre point est intéressant à signaler: tous ces saints affirment: "Nous ne pouvons pas raconter nos expériences, nous n'avons pas les mots pour les dire, mais il faut réparer, faire pénitence, et accomplir des œuvres." Enfin, et par dessus tout, à l'exemple de Jésus, tous ces saints et saintes demandent des souffrances. C'est ce que fera aussi saint Paul de la Croix.
Résumons-nous
Incontestablement Paul de la Croix a été fortement influencé par Thérèse d'Avila, Jean de la Croix et Saint François de Sales lui-même disciple spirituel de Ruysbrœck (1293-1381). En 1748 Paul de la Croix découvrit aussi les sermons de Jean Tauler (1300-1361), contemporain de Ruysbrœck et proche de Maître Eckhart. Nous n'insisterons pas davantage, sinon pour rappeler les grands lignes de la spiritualité de ces maîtres qui inspireront Paul de la Croix:
– l'appel de Dieu et l'entrée en sa présence,
– la pauvreté de cœur et le dépouillement de soi-même qui conduisent à la nuit des sens,
– l'union à Dieu, le mariage mystique et "la mort mystique" pour renaître ensuite. Dans plusieurs de ses lettres à Sœur Colomba Gandolfi[1], Paul de la Croix indiquera: "Vous mourrez de cette mort mystique plus précieuse que la vie, et ressusciterez en Jésus-Christ à une nouvelle vie divinisée de très pur amour. Me comprenez-vous? Silence, résignation, abandon dans le sein du Père... Demeurez cachée aux créatures, secrète, morte à tout... Abandonnez-vous davantage dans le bon plaisir divin... en une vraie solitude intérieure... morte à vous-même et à tout ce qui n'est pas Dieu... en haute abstraction et mort mystique envers toute chose qui n'est pas Dieu[2]..."
– enfin toujours être en accord avec la volonté de Dieu.
[1] Sœur Colomba Gandolfi était une des dirigées de Paul de la Croix.
[2] Lettre du 25 janvier 1755
1-LES BASES DE LA SPIRITUALITÉ
DE SAINT PAUL DE LA CROIX
1-1-Les trois piliers de sa spiritualité
Pour Paul de la Croix, il faut tout d'abord désirer Dieu et contempler Jésus pendant sa Passion: contemplation de l'Amour de Dieu qui nous brûle de son Amour, pour conduire à la connaissance du Christ, les hommes de tous les temps. De cela naît une joie profonde. Mais pratiquement? Pour répondre à cette question, Paul de la Croix propose trois piliers qu'il rappelle fréquemment: oraison, solitude et pauvreté. Cela conduit à un dépouillement volontaire en vue de Dieu. Mais comment aller jusqu'à la sainteté?
Par l'oraison qui mène à l'épanchement du cœur et à l'union à Dieu. Oui, mais comment faire oraison? Paul de la Croix répond: c'est grâce à la solitude et au silence que nous pouvons recevoir le don d'oraison; la solitude est un lieu de feu où l'esprit du monde et ses préoccupations sont chassés. Paul veut fuir le monde corrompu. Il écrit[1]: "Les paroles divines ne s'entendent pas avec les oreilles; elles sont des impressions divine, inexplicables... En cette divine solitude, il faut s'anéantir entièrement, aimer et se taire... Oh! Silence sacré de foi et de saint amour! Ici je me perds et ne sais plus que dire. Jésus vous enseignera..." D'où la caractéristique érémitique, donc de grande pauvreté, de la spiritualité de Paul. Et à cause de cela, vient dans les cœurs un grand désir d'apostolat.
Les trois piliers de la spiritualité de saint Paul de la Croix: l'oraison, la solitude et la pauvreté furent les marques essentielles de sa vie.
1-2-L'oraison et l'adoration
1-2-1-L'admiration des beautés de la nature
La vie des saints, et plus particulièrement des passionistes, doit être "en Dieu" et en adoration permanente. Paul de la Croix fut amoureux, dès son enfance, des beautés de la nature, et il estimait que la contemplation de la nature et de ses beautés devait constamment conduire à Dieu. Il se souvenait qu'au paradis, Adam et Ève "entendaient le pas de Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour." En conséquence, la beauté de la nature doit être contemplée souvent et amoureusement: c'est le but de la promenade solitaire et quotidienne inscrite dans la première Règle des passionistes, rédigée en 1736 par le fondateur. Dans le règlement commun de 1755, il est écrit: "À l'heure prévue, tous font la promenade solitaire, afin de prendre l'air pour se décharger la tête, en vue d'être plus aptes et disposés au recueillement intérieur..." En effet, "il faut se divertir de la distraction qu'offre le spectacle des fleurs, des champs, du ciel et du soleil, d'où se déduisent la grandeur, la beauté et la majesté de notre Dieu..." Cela est "une méditation non pas intellectuelle, mais affective."
1-2-2-La méditation
Conformément à la pensée de saint François de Sales, Paul de la Croix estime que la méditation prépare à l'oraison qui seule est mère de l’amour et de la contemplation; en effet, l’amour dépasse la connaissance qui est cependant indispensable, car on ne peut aimer que ce que l'on connaît. L’intelligence (la méditation) montre le chemin et prépare l’oraison. La méditation raisonne; l'oraison aboutit à la contemplation, ce repos bienheureux de l’épouse qui a trouvé son bien-aimé. Mais qu'est-ce que l'oraison?
1-2-3-L'oraison
L'oraison et la contemplation de Dieu ou de tout ce qui mène à Lui, sont des temps de totale gratuité, destinés à respirer l'amour divin, et à aimer le Créateur plus que tout. Il ne faut pas oublier d'inciter l'intelligence à la contemplation, car il vaut mieux "faire l'intime expérience de Dieu que d'avoir des idées sur Dieu." Se référant à l'enfance spirituelle, Paul de la Croix conseille à ses religieux, s'ils sentent "quelque nuage de tristesse... de s'agenouiller immédiatement devant un crucifix."
La contemplation est une amoureuse attention de l’esprit aux choses de Dieu, à sa bonté et à sa beauté. Cette attention amoureuse réclame donc de notre part un abandon confiant de notre volonté et l’âme peut alors sortir d’elle-même pour se perdre en Dieu. Mais quand l’âme revient sur la terre, plus rien de ce qui n’est pas Dieu ne lui fait envie. On est proche de la blessure d’amour, véritable douleur et pourtant grand bonheur. Et le désir devient appel au service de Dieu et des hommes.
Paul de la Croix a bien connu ce genre d'expérience qu'il appelle "envol de l'esprit". Il s'exprime dans son Journal du 1er janvier 1721: "Élevé très haut par l’infinie charité de notre Dieu si doux, j'ai éprouvé un grand recueillement et des larmes en abondance. Il me semblait alors être liquéfié en Dieu... Je reçus aussi la connaissance que l’âme peut être à la fois unie amoureusement à l’humanité de Jésus, et en même temps liquéfiée et élevée à la connaissance haute et sensible de sa divinité... Jésus étant Dieu et homme, l’âme peut être effectivement unie par amour très saint à la sainte humanité, et en même temps être liquéfiée et élevée jusqu’à la contemplation très haute et très intense de la divinité. Cette étonnante et très grande merveille ne peut se communiquer ni s’expliquer, pas même par qui l’éprouve. Cela est impossible: Dieu le veut ainsi." Dans d'autres circonstances, et nous le verrons plus loin, Paul résumera cette impossibilité en disant: "Ne rien savoir, ne rien vouloir, ne rien pouvoir." C’est la remise totale de soi-même à Dieu, à la seule volonté divine.
Paul de la Croix, apôtre, estimait qu'on ne pouvait rien faire sans l'oraison préparée par la méditation. Dieu réalise ensuite l’attention amoureuse. Aussi la Règle des Passionistes exige-t-elle trois heures quotidiennes d'oraison, "car pour eux, tout bien dépend d'elle. Par elle le Seigneur dirige et déverse sur eux ses grâces. Je vous avertis que le premier et même l'unique but du démon, consiste à ôter de la main des religieux l'arme très puissante de la sainte oraison, afin de les vaincre, de les abattre, et de les faire tomber dans le mal profond de la tiédeur. Qu'ainsi, sous aucun prétexte, ils n'aient jamais l'audace de la délaisser.."
1-2-4-La prière de Paul de la Croix
Écrivant à Colomba Gandolfi, Paul de la Croix semble résumer ce qu'il vit lui-même intensément. Il lui recommandait d'abord la solitude intérieure, "y persévérant jour et nuit,... et une haute abstraction et mort mystique envers toute chose qui n'est pas Dieu... Ne rien avoir, ne rien pouvoir, ne rien savoir." Le feu de la divine charité devra toujours être maintenu "dans le sachet de myrrhe... des peines très saintes de Jésus et des douleurs de Marie. Mais que tout cela se fasse sans image, en haute abstraction, et en un instant, parce que l'amour enseigne tout... Paul lui enseigne le repos en foi nue et en pur amour, dans le sein de Dieu, "toute vêtue de Jésus crucifiée..." Dès lors, il est temps d'aller vers les besoins du pauvre monde: "Cela se fait sans parole, et si vous êtes humble, le saint-Amour vous enseignera tout... Dans le même instant on crie, on prie, on supplie, sans exclamation ni prière explicite; mais l'amour très pur enseigne à supplier et le Seigneur nous exauce infailliblement..."
Souvent Paul de la Croix implorait la prière de ses religieux pour obtenir les grâces qu'il jugeait indispensables pour sa congrégation. Aussi, pour que sa congrégation puisse obtenir les vœux solennels, écrivit-il, en 1751, à ses religieux: "Vous devez, mes chers fils, tous unis en un véritable amour, crier dans l'oraison, nuit et jour, afin que Sa divine Majesté nous accorde une telle grâce...." Paul n'obtint pas cette grâce des vœux solennels, mais avec humilité, il comprit la Sagesse de l'Église soucieuse de préserver la ferveur du plus grand nombre des religieux, quand la tiédeur envahit certains membres; ce qui ne manqua pas d'arriver.
Paul de la Croix méditait chaque jour les saintes Écritures. Il avait une haute idée de la liberté humaine, même en matière d'oraison, et il estimait qu'il ne fallait pas imposer les méthodes d'oraison, mais les proposer puis laisser les âmes suivre les impulsions que Dieu donne. À Cherubina Bresciani il conseilla, dans sa lettre du 9 août 1740: "Je veux que vous fassiez oraison vingt quatre heures sur vingt quatre... Demandez à Jésus la permission d'entrer dans son divin Cœur... Volez en esprit dans ce beau Cœur, et là, placez-vous comme victime sur cet autel divin dans lequel brûle toujours le feu du saint Amour."
Mais que contient la prière personnelle de Paul? Il écrit dans son Journal des quarante jours, le 1er janvier 1721: "Je racontais... à mon Jésus mes misères. Je lui disais les scrupules que j'éprouvais à cause du vœu que j'ai fait de priver mon corps de tous les plaisirs superflus. Or, je lui confiais le plaisir que j'éprouvais, quand j'avais faim, à manger même le pain sec. Et je l'entendais suavement me répondre intérieurement: 'Mais cela est nécessaire'."
1-2-5-Comment faire oraison
Paul de la Croix estime que les prières vocales, toujours très simples, doivent préparer l'oraison quotidienne, d'au moins une demi-heure, pour les adultes, même laïcs. Car l'oraison, c'est le cœur à Cœur avec Dieu, sans trop d'efforts de concentration, sans grands soupirs affectifs, mais aussi sans oisiveté ni apathie morales. "Le Seigneur désire que nous ayons grande confiance en Lui et que nous vivions comme des enfants au sein de sa miséricorde." Paul de la Croix rejoint ici le grand mystique flamand, Ruysbrœck, qui eut tellement à lutter contre la secte du Libre esprit, dont les adeptes, peu à peu, sombraient dans une oisiveté telle qu'elle les détournait des œuvres et du service à rendre à leur prochain. Au contraire, et la vie de Paul en est la meilleure preuve, l'oraison doit toujours, sous la conduite et l'inspiration de l'Esprit-Saint, mener vers les œuvres et l'amour du prochain. Paul de la Croix écrit à l'une de ses correspondantes, Teresa Palozzi: "Il est nécessaire que l'âme s'envole là où l'Esprit-Saint l'emporte." Mais Paul précise qu'il faut savoir également présenter ses préoccupations à Dieu, et ne pas hésiter à demander ses "grâces, à supplier pour le prochain", à condition de rester toujours dans la volonté de Dieu.
On peut aussi éprouver des sécheresses dans l'oraison, mais il ne faut pas s'en inquiéter. Il faut seulement veiller à ce qu'elles ne conduisent pas vers la tiédeur. D'ailleurs, affirme Paul: "l'aridité est un excellent signe, et par le moyen de cette souffrance... Dieu purifie l'âme comme l'or dans le feu, afin de la rendre pure et belle à ses yeux divins." Car c'est toujours Dieu que l'âme doit rechercher dans ses profondeurs, durant l'oraison, et il ne faut pas avoir peur de recourir à des mouvements affectifs, par des oraisons jaculatoires. Paul conseille, dans une de ses lettres: "Lorsque l'esprit s'enfuit et que viennent les distractions, ravivez doucement la foi par quelque élan amoureux en Dieu, et par quelque doux colloque intérieur sur la Passion."
Paul de la Croix recommande aussi la dévotion envers les anges, surtout les anges gardiens qui nous préparent à l'oraison "en nous aidant à discerner les esprits, à nous concentrer en Dieu et à faire jaillir du cœur les élans qui nous font nous précipiter dans le Cœur de Jésus."
Une leçon d'oraison
Paul de la Croix affirme que de nombreuses grâces exceptionnelles proviennent de la miséricorde de Dieu, et elles doivent être reçues avec beaucoup d'humilité et une gratitude amoureuse. Lorsque l'élévation de l'esprit est en Dieu, elle est plus secrète et cachée à la partie inférieure qui demeure dans la nudité et la pauvreté; l'esprit, au contraire, reçoit plus purement les divines impressions. L'âme doit demeurer dans sa nudité et sa pauvreté, et ne s'occuper que du souverain Bien, comme une épouse fidèle et aimante. "Dans l'oraison, faites toujours ce qui vous concerne d'une foi vive envers l'immense majesté de Dieu, selon la manière dont Il veut procéder, et toujours avec la connaissance de votre horrible néant. Et sentant la brise amoureuse et attractive de l'Esprit Saint qui absorbe l'âme dans sa félicité, laissez alors disparaître votre néant très hideux dans la félicité de votre Seigneur..."
Ce type d'oraison, permet de recevoir la divine opération de façon passive. Et tout est don dans l'oraison passive. Le Père Paul précise que "recevoir de façon passive" ne supprime pas l'attention amoureuse de notre esprit "à la divine opération du Souverain Bien, en silence sacré de foi et de saint Amour. Mais c'est assez: en cette matière, plus on en dit, moins on en sait dire..." D'une manière générale, Paul de la Croix recommande toujours la fidélité envers Dieu, et la solitude de corps. Alors on peut "fuir en Dieu, se cacher dans l'abîme de sa Divinité, et là, reposer en solitude, hors du temps, dans l'éternité. En Dieu, il n'y a pas de temps, tout est éternel."
1-2-6-Importance de l'oraison
Paul de la Croix affirmera que "l'âme qui fait oraison est comme un rocher, parce que Dieu la tient dans son infinie Charité. L'oraison, c'est le cœur à Cœur avec Jésus, c'est un dialogue avec le Sauveur lui-même. L'oraison permet d'acquérir une stabilité qui n'est pas de ce monde; elle nous met en relation avec le Cœur de Dieu." Et elle nous éclaire. C'est pourquoi Paul de la Croix fait oraison avant d'écrire à la marquise Marianne dal Pozzo, en décembre 1721: "J'ai fait oraison avant d'écrire ces lignes... Notre très doux Jésus, par des aridités, purifie et prépare votre cœur afin de vous transformer dans son très saint Amour. Il vous accordera ainsi... le don d'oraison... Vivez en fonction de votre état, selon la prudence et la mesure qu'enseignera à votre cœur l'infinie Bonté... N'abandonnez sous aucun prétexte l'oraison, sauf pour une nécessité urgente. De même soyez fidèle à la lecture spirituelle, à l'exercice des vertus, surtout la sainte obéissance, l'humilité et la mansuétude... Si vous vous trouvez au milieu des aridités... prenez le crucifix entre vos bras. Avec tout votre amour embrassez ses saintes plaies..."
On sait, en effet, par ses écrits, et nous l'avons déjà mentionné, que très tôt Paul de la Croix vécut puis proposa à ses correspondants la célèbre phrase de Thérèse d'Avila: "Ou souffrir, ou mourir." Le thème de la Croix et de sa folie, fut en effet, toujours très présent dans la vie spirituelle de saint Paul de la Croix.
1-3-La spiritualité de la Passion
On peut affirmer, en toute certitude que Paul de la Croix fut profondément blessé en son cœur par la Passion de Jésus. Dès le 27 novembre 1720 il écrit, dans son Journal: "Tes peines, cher Dieu, sont les gages de ton amour...." Et aussi, élevé en Dieu, il s'afflige à cause de ses péchés, parle à Jésus de sa Passion et s'écrie: "Ô mon cher Époux, combien vous affligeait la vue de mes péchés!" La vue des plaies de Jésus pendant sa Passion le blesse profondément. L’amour rend pauvre car il fait quitter les biens terrestres pour les biens du ciel, donc de Dieu. Mais le Bien-aimé « est un bouquet de myrrhe », d’où l’amour de la croix, et l’union des vouloirs de Dieu et de l’âme amoureuse. Cette union nécessite des purifications, et celles que Jésus opère dans nos cœurs sont de grands combats spirituels. Ces nuits des sens et de l'esprit, sont la participation aux souffrances du Christ, de Gethsémani à la mort sur la Croix. C'est ce que Paul de la Croix appelle la blessure d'amour.
Paul reçut beaucoup de lumière à propos de cette blessure d'amour. Il l'écrit lui-même dans son Journal du 8 décembre 1720: "Beaucoup de lumière à propos des tourments de la Passion de Jésus, au point de désirer d’être uni à Dieu à la perfection, au point de vouloir sentir totalement ses tourments et être mis en croix avec lui." Paul écrit également: "En faisant l’offrande des tourments qu’a soufferts mon Jésus, je me suis senti ému jusqu’aux larmes, et de même en priant pour les souffrances de mon prochain… Parfois l’âme a l’intelligence de toutes les douleurs de l’Époux; alors elle demeure ainsi en Dieu, dans cette vue amoureuse et douloureuse. C’est très difficile à expliquer..." Méditant un jour sur les tourments de Jésus, Paul alla jusqu'à "demander à Jésus de le foudroyer de douleur."
Incontestablement l'oraison de Paul de la Croix était essentiellement orientée vers la contemplation de la Croix de Jésus. Il désirait aussi que cette orientation soit donnée à tous ceux qui se convertiraient grâce aux missions des passionistes. Cela lui semblait tellement important qu'il en fit, à côté des devoirs de la charité et de la prédication, le véritable but de sa Congrégation. Il écrit dans la Règle de 1736: "Les frères de cette congrégation... devront apprendre de vive voix aux gens à méditer sur les divins mystères de la très sainte Vie, Passion et Mort de Jésus, notre bien véritable."
Quelques-unes de ses pensées, relevées ici ou là, montrent bien la vénération de Paul de la Croix pour la Passion de Jésus. "Les jours de la Passion sont des jours où les pierres elles-mêmes pleurent. Eh quoi! le souverain Prêtre est mort, et l’on ne pleurerait point? Il faudrait avoir perdu la foi, ô mon Dieu!
Quand on pense au jour du vendredi, il y a des choses capables de faire mourir celui qui aime véritablement. N’est-ce pas, en effet, nommer le jour où mon Dieu incarné a souffert pour moi, jusqu’à immoler sa sainte vie sur le gibet infâme de la croix?
Portons toujours le deuil en mémoire de la Passion et de la mort de Jésus-Christ. Nous ne devons jamais oublier d’en conserver un continuel et douloureux souvenir. Que chacun de nous s’applique à insinuer à tous ceux qu’il pourra, la pieuse méditation des souffrances de notre très doux Jésus."
1-3-1-Pourquoi une telle dévotion?
Oui, pourquoi une telle dévotion? Paul s'explique: "Supposez que vous soyez tombé dans une profonde rivière et qu’une personne charitable se soit jetée à la nage pour vous sauver: que diriez-vous d’une telle bonté? Ce n’est pas assez. Supposez de plus qu’à peine tiré de l’eau, vous ayez été attaqué par des assassins, et que cette même personne, par amour pour vous, se soit mise entre deux et qu’elle ait reçu des coups et des blessures pour vous sauver la vie. Que feriez-vous en retour d’un si grand amour? Il est certain que vous regarderiez ses douleurs comme les vôtres, que vous vous empresseriez de lui témoigner votre compassion, de guérir ses plaies, etc. Ainsi devons-nous agir à l’égard de Jésus souffrant: il faut le contempler abîmé dans un océan de douleurs pour nous tirer de l’abîme éternel, le considérer tout couvert de plaies et de blessures pour nous donner la vie et le salut, puis nous approprier ses peines par amour, compatir à ses douleurs et lui consacrer toutes nos affections."
Nous avons vu ci-dessus, que la méditation du mystère de la Passion, porte d'entrée du Cœur à cœur de l'oraison, devait aussi, selon la Règle passioniste, être enseignée aux âmes: "les religieux passionistes apprendront aux âmes à méditer sur les mystères des souffrances et de la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ." Le mystère de la Passion fut considéré comme un scandale pour les uns, comme une folie pour les autres. Pourtant, la Croix, c'est la Sagesse de Dieu. En fait, la Passion ne se comprend pas; elle se contemple. Face à ce mystère, l'intelligence se tait; seul le cœur qui s'ouvre à l'amour peut entrer dans ce mystère divin, ce mystère choisi et voulu par la Sainte Trinité pour anéantir le mystère du mal, incompréhensible, lui aussi, car non voulu par Dieu. Et plus mystérieux encore: le mystère du mal est aussi le mystère de la liberté laissée d'abord aux anges, puis à chaque homme. Et cela, seule l'oraison peut en faire prendre conscience.
Méditer la Passion de Jésus, ce n'est pas la comprendre; contempler la Passion c'est contempler le Fils de Dieu crucifié qui, sur sa Croix, sauve le monde en le délivrant du péché. Méditer la Passion, c'est découvrir l'immensité que le mal et le péché sont pour l'homme, et, par voie de conséquence, entrer dans l'Amour qu'est Dieu. C'est aussi vouloir intensément "imiter" le Christ, et aller vers le monde pour prêcher la Bonne Nouvelle. C'est pourquoi la prédication est un des principaux devoirs des Passionistes. Paul écrit, le 17 août 1751, à Lucie Burdini: "Offrez Jésus souffrant au Père. Dites-lui que si le monde ne mérite pas une telle visite de miséricorde, Jésus la mérite, Lui; dites-lui... que le monde est oublieux des peines de Jésus qui sont le miracle des miracles de l'amour de Dieu. Qu'il envoie ses serviteurs, les membres de cette congrégation (les passionistes), sonner la trompette de la prédication, pour réveiller le monde si endormi."
La Passion de Jésus était devenue la passion de Paul, sa raison de vivre, le glaive de l'amour qui le transfigurait, le purifiait, et le faisait participer à toute la souffrance du monde. C'était le secret de Paul, l'amour qui le transformait en joie, car "les peines de son cher Dieu étaient les gages de son amour." Paul n'hésite pas à écrire: "La méditation de la Passion de Jésus Christ est un baume si précieux, et révèle tant de vertus, qu'elle est capable d'adoucir toute douleur."
1-3-2-Comment annoncer la Passion de Jésus?
Paul de la Croix voulait répandre "en tous lieux le parfum de la connaissance de Jésus." Il voulait réveiller les hommes endormis et les faire renaître en regardant le Crucifié. Paul recommandait pour cela "durant les missions,... qu'on fasse la méditation sur la Passion de Jésus-Christ... enseignant aux gens la façon de s'y exercer le plus facilement possible..." À ceux qui disaient: "Moi, dans la prière, je ne sens rien," Paul répondait: "Méditez la Passion, et vous sentirez quelque chose." C'est par le cœur, en effet, que l'on doit se tenir au pied de la Croix. Par le cœur, on se sent concerné par la contemplation du mystère divin.
Nous l'avons déjà signalé plus haut: la fréquente méditation du mystère de la Passion, et la révélation que c'étaient ses propres péchés, à lui aussi, qui en étaient la cause, incitaient toujours davantage Paul de la Croix, à réparer. Mais il devait également appeler les pécheurs à se convertir, à revenir à Dieu. Dans un de ses sermons il s'écrie: "Oh! Quel grand mal que le péché! Quel monstre hideux qui oblige ainsi Jésus-Christ à souffrir pour le détruire! Ô pécheur, lis, lis dans ces peines de Jésus la gravité de tes délits, de tes mensonges... Crie et pleure: ah! Mon Sauveur, maintenant, je sais!"
1-3-3-La lumière de la Passion
Tous les mystiques, hommes et femmes, qui ont été, d'une façon ou d'une autre, associés à la Passion de Jésus, ont tous été, malgré leurs souffrances, des gens heureux; et leur bonheur intérieur était comme une lumière irradiant tous ceux qui les rencontraient. Il en fut de même pour saint Paul de la Croix. Ce dernier confia un jour à l'une de ses correspondantes "qu'un Vendredi Saint, tandis qu'il méditait les mystères de la Passion, tous les instruments de la Passion lui furent gravés dans le cœur... Avec sa Passion, Jésus imprima aussi dans son cœur les douleurs de Sa Sainte Mère. Oh! quelle douleur elle éprouva! Oh! quel amour! Un mélange d'extrême douleur et d'amour excessif!" Paul poursuit sa confidence en indiquant que cette douloureuse mais amoureuse impression de la Passion le faisait gémir à partir du jeudi soir jusqu'au dimanche, chaque semaine. Pourtant son bonheur était alors très grand et il avoue qu'un jour, ne pouvant plus cacher extérieurement sa douleur il pria devant un crucifix qui détacha les bras de la Croix "et le serra très fort, très fort, en le plaçant dans son Très Saint Côté. Il l'y maintint durant trois heures, et il lui sembla être positivement au Paradis."
Paul pleura beaucoup dans sa vie, des larmes soudaines jaillies de son cœur: "Ces larmes, mouvements du cœur sont des moments où l'on sent son cœur percé" par la souffrance de Jésus." Ces larmes "sont comme des caresses, ou mieux, un baiser que le Seigneur donne à l'âme... une suavité mêlée de larmes."
La Passion de Jésus, c'est la manifestation de l'Amour brûlant de Dieu pour ses enfants, les hommes. La Croix est le mystère du dépouillement de Jésus qui se donne totalement pour notre salut, mais c'est aussi "un feu dévorant qui imprime en nos cœurs le désir d'être crucifié." Le feu qui embrasait Paul embrasait aussi ses premiers compagnons dont les cœurs brûlaient de la même flamme. C'est une ardeur d'amour qui purifie et brille au milieu des ténèbres du monde pécheur pour redonner un sens à la vie des hommes éloignés de Dieu, des hommes qui offensent Dieu. Paul considère que "pour Dieu, être offensé, c'est être crucifié par le non-amour des hommes."
Certains témoignages, notamment venant de son frère Antoine, laissent entendre que Paul aurait eu une ou plusieurs visions de l'enfer. Antoine rapporte: "Une nuit, il fut transporté par la main des anges en enfer où il vit les peines des damnés, comme plus tard lui-même le confirma. Et, en effet, durant tout le temps où j'ai été son compagnon, je l'ai entendu dans les prédications qu'il faisait de l'enfer, représenter avec une telle énergie ces peines, et les mettre en relief avec tant de zèle, qu'il démontrait bien en pratique les avoir vues."
Force nous est, à nous hommes du XXIème siècle, de constater l'incroyable actualité du message de saint Paul de la Croix, message qu'il a transmis à tous ses religieux.
1-3-4-Gethsémani
On ne peut séparer Gethsémani de la Croix. C’est pourquoi ceux qui vivent la Croix du Christ sont également amenés à vivre son agonie à Gethsémani. Pour de nombreux mystiques, et pour Paul de la Croix en particulier, cette agonie se manifestait sous la forme d’une certaine mélancolie, d'une tristesse à la vue de ses péchés et d'une immense souffrance face aux péchés du monde. La méditation de la Passion suscite l’humilité et prépare à la compassion. Paul écrira à Agnès Grazi, une de ses dirigées : "Les serviteurs de Dieu meurent à toutes les consolations. Oh! Quelles désolations il faut endurer, que d’angoisses au-dedans et au dehors, quelles batailles intérieures et extérieures! Quelle aridité, quelle mélancolie! Quelle obscurité dans l’esprit! Que de craintes d’illusions! Que d’inquiétudes pour les abandons, car il semble à l’âme qu’elle a perdu Dieu… mais il y a encore plus, et je ne sais ni le dire ni l’expliquer..."
Paul a conscience de son propre péché qui est aussi cause de la Passion du Christ; il demandera souvent des prières à son intention car il se sentait "toujours plus enseveli dans la colère de Dieu et sous son redoutable fouet, juste châtiment de ses grands péchés…"
1-3-5-Le combat spirituel et les nuits des sens et de l'esprit (voir annexe 5)
Paul de la Croix décrit l'un de ses combats: "Combat pénible entre la chair et l’esprit. Les passions s’agitent, de concert avec les afflictions véhémentes du cœur qui bondissait et me faisait trembler de la tête aux pieds, à tel point que les os me faisaient mal. Tout semblait me faire violence pour m’inciter à partir. Tentations horribles contre Dieu, alors prière à Marie. L’âme se croit abandonnée et dans une grande misère. Mais ces tentations contre Dieu disparaissent en un éclair…. Le démon en reste confus et s’enfuit…" Étrange: Paul désire ces épreuves afin de souffrir et craint qu’elles disparaissent. Mais "cette peur provient du désir de l’âme de suivre Jésus dans les souffrances.
Je voudrais que tout le monde puisse comprendre la grande grâce que Dieu fait par sa miséricorde, quand Il envoie la souffrance, et surtout quand la souffrance est sans soulagement. L’âme est alors purifiée comme l’or dans le feu… Elle se tient uniquement fixée à la volonté très sainte de son Époux chéri Jésus, désirant être crucifiée avec Lui, parce que cela est plus conforme à son Bien-aimé Dieu, lequel dans toute sa très sainte vie n’a fait autre choix que de souffrir."
Pour Paul de la Croix, les tempêtes de la nature étaient un peu comme l'image du combat spirituel et de la nuit des sens. Ce combat spirituel, "cette lutte, est très profitable à l'âme; par la souffrance du combat, elle se purifie à la manière du rocher qui, un peu encrassé avant la tempête, devient plus propre après la bourrasque, ayant été nettoyée par le mouvement des vagues. Il est vrai cependant qu'il faut toujours veiller à demeurer en Dieu, sans tenir compte des tempêtes d'inquiétudes des pensées qui nous assaillent; constatant qu'il n'en tire rien, et qu'avec l'aide de Dieu on ne craint rien, l'ennemi s'enfuit, confus..." (Journal spirituel – le 23 décembre 1720)
1-3-6-Confidences de Paul de la Croix
Parfois, pensant aux épreuves rencontrées par sa congrégation, Paul livrait quelques confidences à ceux en qui il avait particulièrement confiance. Ainsi, à Sœur Gandolfi, en 1723, il avoue: "Oh! Quelle colère éprouve le diable envers cette œuvre!... J'espère faire la volonté de Dieu, mais je demeure toujours sur mes gardes: priez fort!" Et plus tard: "Le Seigneur me fait cheminer au travers des tonnerres, des tempêtes, des neiges... Je n'ai d'autre désir que de faire avec perfection la très sainte Volonté de Dieu dans la vie, dans la mort, dans le temps et dans l'éternité
Et aussi: "Celui qui est uni à l'intérieur avec le Fils du Dieu Vivant en porte l'image aussi à l'extérieur par un exercice continuel de vertus héroïques, et surtout d'une souffrance vertueuse qui ne se lamente ni à l'intérieur, ni à l'extérieur..."
1-3-7-Ou pâtir, ou mourir
Paul de la Croix reprend souvent des expressions de Thérèse d'Avila, puis il les développe. Ainsi s'associant au cri de Thérèse: "Ou souffrir ou mourir!" Paul développe, pour un correspondant, une pensée difficile: "Notre doux Jésus a poussé de plus profondes racines dans votre cœur, si bien que vous direz désormais: Souffrir et non mourir!... Ou bien: Ou souffrir ou mourir!... Ou mieux encore: Ni souffrir ni mourir, mais une transformation totale dans le bon plaisir de Dieu… L’amour a une vertu unitive et fait siennes les souffrances du Bien-Aimé. Si vous vous sentez tout pénétré au dedans et au dehors des souffrances de l’Époux divin, réjouissez-vous; mais je puis dire que cette joie ne se trouve que dans la fournaise de l’amour divin, car le feu qui pénètre jusqu’à la moelle des os, transforme l’âme aimante en celui qu’elle aime; et comme l’amour s’y mêle d’une façon sublime à la douleur, et la douleur à l’amour, il en résulte un mélange amoureux et douloureux, mais si parfait qu’on ne distingue plus l’amour de la douleur, ni la douleur de l’amour, d’autant plus que l’âme aimante jouit dans sa douleur et trouve du bonheur dans son amour douloureux.
Persistez dans la connaissance de votre néant, et soyez fidèle à pratiquer les vertus, surtout à imiter le doux Sauveur dans sa patience, car c’est là le point capital du pur amour. Vous ne devez jamais négliger de vous offrir vous-même en holocauste à la Bonté infinie de Dieu; ce sacrifice doit se faire dans le feu de la divine charité; allumez-le avec un bouquet de myrrhe, je veux dire, au moyen des souffrances du sauveur. Tout cela veut être fait à portes closes, c’est-à-dire dans l’éloignement de tout ce qui est sensible, dans la foi pure et simple."
Paul de la Croix comprend que "l'oraison de souffrance est un grand don que Dieu fait à l'âme... Il ne faut pas fuir l'oraison pendant ces temps si douloureux, parce que la souffrance ne diminuerait pas, au contraire, l'âme s'affligerait sans profit... L'âme que Dieu veut attirer à une sainte union avec Lui doit passer par ce chemin du pâtir..." D'où la nécessité de la souffrance dans l'oraison. D'où la primauté de la prière sur les œuvres, car "les dons de Dieu ne sont donnés et reçus que dans le Cœur à cœur avec Lui." On ne donne à son prochain que ce que l'on a reçu de Dieu dans l'oraison.
Paul de la Croix avance dans l'oraison de souffrance: il pâtit sans consolation, mais il ne désire pas de soulagement. Il continue à se tenir mystiquement sur le Calvaire, et il écrit des réflexions qui peuvent nous déconcerter: "je voudrais que tout le monde puisse comprendre la grande grâce que Dieu nous fait par sa miséricorde quand il envoie la souffrance, et surtout quand la souffrance est sans soulagement. L'âme est alors purifiée comme l'or dans le feu... L'âme se tient alors uniquement fixée à la volonté très sainte de son Époux chéri, désirant être crucifiée avec lui, parce que cela est plus conforme à son bien-aimé Dieu..."
1-4-La contemplation mystique[2]
1-4-1-Les expériences mystiques
Parfois, Paul de la Croix, dans une très haute lumière de foi, voyait son âme s'immerger dans l’amour infini de Dieu, et désirer se séparer du corps. Il lui venait alors "beaucoup de lumière à propos des tourments de la Passion de Jésus, au point de désirer d’être uni à Dieu à la perfection, au point de vouloir sentir totalement ses tourments et être mis en croix avec lui." Ou bien il entrait dans un "grand recueillement et une grande ferveur mêlée de larmes... et recevait une grande connaissance de lui-même et de ses misères... ainsi que la douleur de voir 'son Cher Dieu' offensé.." Ce grand recueillement "consistait en de grandes affections et des entretiens amoureux avec l’Époux. Puis dans sa grande pauvreté, s’entremêlaient la douleur et l’amour, avec grandes larmes et suavité."
Dans la mystique et la spiritualité de Paul de la Croix, la Passion de Jésus rejoint inévitablement son Sacré-Cœur. En effet, l’évocation des souffrances de Jésus engendre une immense reconnaissance envers son Sacré-Cœur. Paul fit des expériences mystiques qu'on "ne peut comprendre qu’en Dieu… L’âme est fascinée par ce qu’elle ressent… On sent une grande douleur que ne viennent apaiser ni consolations spirituelles, ni rien d’autre… Je dis alors à mon Jésus que ses croix sont la joie de mon cœur… mais aussi de la crainte d’amour, la crainte de blesser l’amour."
Tout ceci débouche sur l’Eucharistie qui conduit à la connaissance des secrets du Sacré Cœur de Jésus d'où découlent des sources d’eau vive. Paul recevait souvent, dans la prière, le don des larmes de joie et de tendresse quand son cœur devenait lui aussi "source d’eau vive". L'Eucharistie c'est Jésus Lui-même, et Paul n'hésitait pas à affirmer que "les mouvements de tendresse (envers notre prochain) naissaient des affections amoureuses envers l'Eucharistie."
1-4-2-La perception de l'infini de Dieu
Paul de la Croix donne les trois degrés de la contemplation mystique: l'appel de Dieu et la conversion, la nuit des sens, l'entrée dans le Cœur de Dieu. C'est la perte de soi dans la mer immense du feu de l'Amour, le sein de Dieu, "ce feu qui pénètre jusqu'à la moelle des os et transforme celui qui aime en l'aimé... et, mélangeant selon un mode très haut l'amour avec la douleur, la douleur avec l'amour, il se fait un mélange amoureux et douloureux, mais si uni, qu'on ne distingue ni l'amour de la douleur, ni la douleur de l'amour, au point que l'âme, aimant, jouit dans sa souffrance et fait la fête dans son amour douloureux."[3] Cette perception de l'infini de Dieu peut conduire l'âme à "la connaissance de son horrible néant..." qui pourrait être très déstabilisant si cet anéantissement n'était pas, dans l'Infini Tout, "la divine solitude intérieure dans laquelle on apprend tout... L'âme alors se complaît en ce que Dieu soit ce Bien Infini qu'Il est: une mer immense de perfection... Mais s'anéantissant toute avec une haute stupeur amoureuse dans cette grande mer, là elle adore, se tait, aime, est stupéfiée..."
Paul de la Croix a connu dans sa jeunesse, cette stupeur amoureuse "expérience très douce et au-dessus des plus hautes merveilles que l'Immense lui fait comprendre; mais l'exprimer est tout simplement impossible."[4] Heureusement Dieu se fait connaître à travers l'humanité de son Fils, Jésus-Christ, notamment à travers sa Passion, œuvre d'amour par excellence. Pour Paul de la Croix, c'est la méditation de la Croix qui permet à l'homme "de passer hors du temps et de se perdre dans l'éternité." Paul de la Croix n'hésitait pas à affirmer: "L'oraison ou recueillement intérieur nous permet de sortir du temps et de se perdre dans l'éternité. En Dieu il n'y a rien de temporel, mais tout est éternel..."
Et il n'hésitera pas à écrire à sa correspondante[5]: "Les communications que vous recevez dans l'oraison, de l'Ineffable Divine Bonté, ne seraient pas de Dieu si vous pouviez les expliquer ou les comprendre.. On comprend sans comprendre; on pense sans penser... Recevez avec action de grâces l'intelligence que Notre Seigneur vous donne de votre néant et de vos malveillances; mais immédiatement, comme un enfant qui a peur, fuyez et cachez-vous dans l'abîme de la divinité, et là reposez sans crainte ni trouble. La crainte de Dieu, qui est un don du Saint-Esprit ne trouble pas; au contraire elle produit une paix plus grande..."
Paul de la Croix précisera plus tard. Il expliquera que le néant dont parlent les spirituels est "un sommeil que viennent rompre les touches amoureuses de Dieu... mort mystique qui détache l'âme de tout ce qui n'est pas Dieu." En effet, quand on aime, on ne voit plus que l'Aimé. L'Amour est une vertu unitive qui fait siennes les peines de l'Aimé, et cela se vit dans la fournaise du divin Amour qui aime et transforme celui qui aime en l'aimé.
Mais attention!
Paul insistera souvent sur l'impossibilité pour une âme contemplative de rapporter et d'expliquer ses expériences mystiques. Il écrira: "On comprend sans comprendre, on pense sans penser les extraordinaires merveilles d'amour que Dieu opère... Les âmes les plus élevées bien que comprenant, ne peuvent formuler ce qu'elles comprennent..."
Le 19 mars 1754 le Père Paul, tout en reconnaissant son impuissance à s'exprimer correctement, confiait cependant à Sœur Gandolfi: "Priez en silence d'amour pour les hommes, selon le mode ineffable qu'Il vous enseigne, sans quitter le désert sacré ni le repos amoureux. Oh! Que dis-je, moi pauvre homme! Si je consommais toute l'encre du monde, je ne pourrais jamais écrire une des plus petites des divines opérations que Dieu fait dans l'âme..."
1-4-3-Les sécheresses
L'oraison n'est pas toujours facile, mais il faut tenir bon et "ne pas la fuir, car l’âme que Dieu veut unir à Lui doit passer par le chemin du pâtir. Là où l’âme ne sait plus où elle en est."[6] Il ne faut jamais oublier que l’âme qui se tient en oraison est comme un rocher, parce que Dieu la tient dans son infinie charité: le démon jaloux, cherche à la troubler avec des tentations. Mais le bien aimé est là, même si on n’en a pas conscience. Cette lutte est très profitable... Et l’ennemi s’enfuit."
Paul veut que, dans les sécheresses, les âmes se consolent dans la Passion de Jésus. Il écrit: "Dans les sécheresses éveillez doucement votre esprit par des actes d’amour; puis reposez-vous en Dieu sans aucun sentiment ni jouissance; c’est alors que l’âme témoigne le mieux sa fidélité. Faites-vous un bouquet des souffrances de Jésus, et tenez-le sur le sein de votre âme, comme je vous ai dit. Vous pourrez, de temps en temps, en faire mémoire avec amour et douleur, et dire doucement au Sauveur: Ô bon Jésus, comment vois-je votre face gonflée, livide, couverte de crachats! Ô mon amour, comment se fait-il que vous soyez tout plaies! Ô ma Douceur, pourquoi vois-je vos os décharnés? Ah! quelles souffrances! Ah! quelles douleurs! Ô mon doux Amour! pourquoi n’êtes-vous plus qu’une plaie? Ah! souffrances chéries! Ah! Plaies chéries! je veux vous garder toujours dans mon cœur."
1-4-4-La réparation
Paul de la Croix souffre beaucoup de la situation de l'Église en Angleterre. Il prie beaucoup pour la conversion de ce pays[7], "afin que s'y dresse l'étendard de la sainte foi, afin que s'étendent la dévotion... et l'amour, ainsi que les fréquentes adorations au très Saint Sacrement... Le désir ne me quitta pas de mourir martyr, surtout pour le Très Saint Sacrement, là où l'on n'y croit plus." Paul ajoute: "Le soir... je me suis senti incité à réparer les irrévérences, surtout celles de l'Église, me sentant poussé à réparer celles-ci par des corrections, comme avec la grâce de Dieu je m'attache à le faire." D'une manière générale on doit constater le zèle de Paul de la Croix pour "réparer les irrévérences envers ce sublime Sacrement du Cœur de Jésus."
Voici ce qui pourrait s'adresser directement aux chrétiens de ce début du XXIe siècle. Selon des témoins autorisés, parmi ces irrévérences, Paul de la Croix pensait surtout souillures des animaux entrant dans les églises laissées sans surveillance, aux femmes en tenues négligées ou indécentes, aux personnes discutant avec leurs voisins pendant la messe, mais également "aux hommes d'église, religieux et religieuses, qui répondent à tant d'amour par l'ingratitude et les sacrilèges. Pour réparer tant d'outrages, l'âme aimante doit s'offrir en victime, toute réduite en cendres dans le feu du saint amour..."
[1] Saint Paul de la Croix Prédicateur, de Philippe Plet (Éditions Nouvelle Cité).
[2] tout ce qui est en italique dans ce paragraphe provient du Journal des quarante jours.
[3] Lette à sœur Gandolfi du 10 juillet 1743. Sœur Colomba Gandolfi était clarisse.
[4] Journal 1er janvier 1721.
[5] Lettre à Sœur Gandolfi, du 16 juillet 1754.
[6] Journal des quarante jours.
[7] Le Journal des quarante jours, du 29 décembre 1720.
2
LA DOCTRINE SPIRITUELLE DE PAUL DE LA CROIX
2-1-Le désir de Dieu
Paul de la Croix, avant tout, désirait Dieu. Il désirait Dieu d'une manière passionnée, intense, presque douloureuse. Comment fut-il conduit vers un tel désir? Pour le comprendre, il suffit de le suivre tout au long de son développement spirituel. Pour saint Paul de la croix, c'est l'oraison qui conduit au désir de Dieu. Désirer Dieu, c'est le secret des saints, c'est la clé qui ouvre la porte du Cœur de Dieu.
Incontestablement Paul de la Croix est un homme de désir, du désir de l'esprit, du désir de Dieu. L'âme de Paul dès sa jeunesse, fut orientée vers Dieu, par le désir sensible qu'il en avait, et "un attrait toujours plus puissant le portait à se retirer en solitude... pour suivre les invitations amoureuses de Dieu dont l'infinie bonté l'appelait à quitter le monde." Très jeune ce désir de vie contemplative s'installa dans son cœur, en dépit de ses obligations familiales qui le maintenaient dans le monde. Pourtant le désir grandissait en lui de réunir des compagnons pour vivre en communauté, dans une extrême pauvreté.
2-1-1-Désir de partager les souffrances du Christ
Les désirs de Paul étaient intenses, et il offrait à son Seigneur les retards qui étaient placés sur son chemin pour réaliser ses vœux; mais, et cela nous semble étrange, comme presque tous les grands saints, Paul désirait l'union à Dieu "dans les souffrances du Christ et dans le désir d'annoncer Dieu aux hommes." Il écrit dans son journal, le 21 décembre 1720: "Dans l'intimité du cœur il y a un certain désir secret, presque insensible, d'être toujours dans les souffrances." Paul désire la souffrance, et les épreuves, car, dit-il: "Je reçus beaucoup de lumière à propos des tourments de mon Jésus, et je fus favorisé d'un désir ardent d'être uni à Lui à la perfection, au point de vouloir sentir totalement ses tourments et être mis en croix avec Lui.[1]"
2-1-2-Désir d'union à Dieu
Incontestablement c'est Dieu Lui-même qui parlait à Paul en lui infusant ces désirs. En fait, tous ces désirs de Paul n'étaient que les expressions d'un unique désir: faire la volonté de Dieu: "Je n'ai d'autre désir que de faire avec perfection la très sainte Volonté de Dieu dans la vie, dans la mort, dans le temps et dans l'éternité." Oui, c'est par le désir que Dieu attire notre attention et qu'Il nous manifeste sa Volonté. Parfois ce désir devient si brûlant qu'il nous entraîne et nous enflamme "toujours davantage du désir de s'envoler vers le Souverain Bien... et de se laisser embraser par le feu de l'amour divin."
2-1-3-Désir de convertir les pécheurs
Le désir d'être intimement uni à Dieu, le désir de souffrir les souffrances de Jésus, et la grande ferveur qui accompagnaient ces désirs, ont conduit Paul à pleurer souvent. Ces larmes lui venaient soudainement surtout quand il considérait les âmes des pécheurs. Le désir de les convertir devenait irrésistible. Il écrit encore: "Le continuel désir de la conversion de tous les pécheurs ne m'a pas quitté, et je me suis senti particulièrement poussé à prier mon Dieu pour cela, parce que je voulais qu'Il ne fût plus offensé." Quelques jours plus tard, le 26 décembre 1720, Paul précise: "... j'avais aussi le désir de la conversion des hérétiques, surtout de l'Angleterre, avec les royaumes voisins..."
Le désir, tel que le comprend Paul de la Croix suscite en lui un autre désir intense de dépassement de lui-même, de sanctification et de travail pour la conversion du prochain. Cela commence par une vie de prière et d'oraison. Paul donnera des avis dans la Règle de sa congrégation: "Une des principales fins de cette humble congrégation est, non seulement qu'ils s'adonnent eux-mêmes avec un zèle inlassable à la sainte oraison afin de s'unir à Dieu, mais de conduire aussi notre prochain à cette même union en l'instruisant, par une méthode aussi accessible que possible de cet exercice si évangélique."
Il est bon de rappeler ici qu'à l'époque de Paul de la Croix, l'Église avait été profondément blessée d'une part par le jansénisme d'un rigorisme extrême qui étouffait l'amour, et d'autre part, par le quiétisme qui voulait conduire les âmes à une contemplation plus ou moins oisive conduisant uniquement vers l'amour de soi. Paul voulait au contraire conduire les âmes, conformément aux conseils émis par Ruysbrœck, vers une intimité de plus en plus grande avec Dieu conduisant au service de son prochain. Pour cela l'âme devait apprendre à se tenir constamment en présence de Dieu, "vivant dans l'humilité et le moment présent." D'où la recommandation: "Je veux aimer Dieu autant que je le peux, maintenant, comme si c'était le dernier instant de ma vie. Je veux souffrir avec joie, maintenant, sans penser au futur."
Ainsi naît la paix intérieure, fruit éminent des dons du Saint-Esprit. "Nous sommes à nous-mêmes la véritable cause de toutes nos inquiétudes. C'est parce que nous ne rendons pas notre cœur assez humble pour Dieu, que nous n'acceptons pas avec une tranquille obéissance ce qui nous arrive, et cela dans une parfaite union à la Volonté de Dieu à travers tous les événements..." Paul affirmera à plusieurs reprises que l'égalité d'humeur, vertu humble et cachée, est le véritable signe de la paix intérieure.
2-2-Rappel sur la dévotion à la Croix de Jésus
2-2-1-Pourquoi la dévotion à la Passion de Jésus?
S'approprier les souffrances de Jésus pendant sa Passion, cela était l'un des plus grands désirs de Paul. Déjà, le 23 novembre 1720, il avait écrit dans son Journal: "Je désire seulement être crucifié avec Jésus."
Au paragraphe 1-3-1, nous avons rappelé comment Paul de la Croix expliquait la nécessité d'avoir une grande dévotion envers la Croix de Jésus: il s'agit de remercier le Seigneur pour tout ce qu'Il a fait pour nous. De plus, la Passion de Jésus-Christ est la porte qui donne entrée dans les pâturages délicieux de l’âme. Le divin Sauveur a dit[2]: "Je suis la porte" (Jean X, 9) Une âme qui entre par cette porte, marche sûrement.
2-2-2-Comment compatir aux souffrances de Jésus?
Paul de la Croix indique aussi comment nous devons compatir aux souffrances du Christ: "Figurez-vous que vous êtes gravement indisposé; moi, qui vous aime tendrement, je viens vous faire visite. Il est sûr qu’après vous avoir exprimé mes sentiments et dit quelques paroles de consolation, je me mettrais à vous regarder d’un œil de compassion et à m’approprier vos souffrances par amour. Ainsi, quand nous méditons la Passion de Jésus-Christ, en le voyant plongé dans la douleur, nous devons compatir à ses peines, puis le contempler avec amour dans cet état, et nous approprier par amour et par compassion les souffrances qu’il endure."
2-3-Saint Paul de la Croix et l'Eucharistie
2-3-1-L'Incarnation
L'homme ne peut voir Dieu qu'à travers l'humanité du Christ, et on ne peut contempler Dieu qu'à travers le visage du Christ. L'Incarnation est une incroyable merveille d'amour, "l'Immense se faisant tout petit, l'infinie Grandeur s'humiliant par amour de l'homme[3]." Paul de la Croix reçut certainement des lumières très profondes concernant le mystère de l'Incarnation. Il explique en effet "que l'âme peut être à la fois très unie amoureusement à la très sainte humanité du Christ, et en même temps liquéfiée et élevée à la connaissance haute et sensible de sa divinité."
La confiance de Paul envers son "Époux présent au Saint Sacrement" ne le quittait jamais. En effet, "Jésus étant venu non pour les justes, mais pour les pécheurs", était venu aussi spécialement pour Lui, Paul de la Croix, qui se croyait le plus grand des pécheurs que la terre ait porté.
2-3-2-L'amour de Paul de la Croix pour l'Eucharistie
On oublie souvent que Paul de la Croix, ardent apôtre de la Croix, fut aussi un ardent amant de l'Eucharistie. Il invitait tous ceux qu'il rencontrait à rester longuement en adoration devant le Saint-Sacrement. "Devenez amoureuse de ce Bien Infini, adorez-le, embrassez-le souvent en esprit et en vérité, faites-lui beaucoup de caresses." Paul de la Croix fut vraiment un grand amoureux de l'Eucharistie envers laquelle il avait de grands élans de tendresse qu'il ne renia jamais. Il écrit dans Journal des quarante jours que, "recueilli et goûtant des mouvements de tendresse, il offrait des affections amoureuses à Jésus dans le Saint-Sacrement." Paul disait que l'Eucharistie c'était la manne de Jésus; et c'était Jésus Lui-même. Il allait jusqu'à affirmer quel "les mouvements de tendresse (envers notre prochain) naissaient des affections amoureuses envers l'Eucharistie."
Un jour, alors qu’il avait été particulièrement aride dans l’oraison et distrait dans la sainte communion, "il eut beaucoup de larmes, et il pria Jésus de le rendre humble au plus haut degré. Il désirait être le dernier des hommes, la lie de la terre, et priait avec quantité de larmes la Bienheureuse Vierge de lui en obtenir la grâce."
2-3-3-L'adoration
Pour Paul, prier devant le Saint Sacrement, c'est ressentir la présence du Christ; en effet l'Eucharistie, quoique mystérieusement, nous met en relation directe avec son Cœur brûlant d'amour, son Cœur Eucharistique. Pour Paul, vivre l'Eucharistie, c'est aussi vivre intérieurement Gethsémani, la nuit obscure que Jésus voulut expérimenter. À Gethsémani, comme cela sera aussi sur la Croix, le Père se cache et semble abandonner son Fils Bien-Aimé. Tous les mystiques ont vécu cet apparent abandon de Dieu. Paul ne fit pas exception, mais il sut toujours dire, comme Jésus: "Père, que ta volonté se fasse."
Prière de Paul devant le Saint-Sacrement:
"Ô Seigneur, que votre esprit est doux! Je sais à qui je crois et je suis certain; je suis certain que vous êtes au tabernacle d’amour!... Quel bonheur de me tenir, pendant les heures les plus silencieuses, au pied du saint autel! Oh! qui me donnera des ailes de colombe pour prendre mon vol d’amour vers votre Cœur divin?"
"Ô Jésus-Eucharistie, vous avez dit: Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et je lui donnerai à boire. C’est à vous, maintenant, de me désaltérer…"
"Mon Dieu, le tabernacle est le lieu de votre amour, préparé par vous à qui vous aime!... Quand pourrai-je, pendant les heures de profonde solitude, m’entretenir avec mon Amour-Eucharistie aux pieds du saint autel? Qui me donnera les ailes de la colombe pour faire des vols d’amour au Cœur sacré de mon Jésus?"
Parfois Paul confiait, en confidence: "En vérité, en vérité, Jésus me désaltérait. Une fois surtout, il étancha parfaitement ma soif."
2-3-4-La sainte Messe
Paul de la Croix parle de la messe à l'un de ses correspondants: "Puisque la messe est le renouvellement du sacrifice de la Croix, figurez-vous que vous célébrez les obsèques du Sauveur; entrez dans les sentiments de componction et d’amour dont étaient pénétrés la Sainte Vierge, saint Jean, Joseph d’Arimatie et Nicodème. Le cœur du prêtre doit être le sépulcre de Jésus-Christ. Or, de même que celui dans lequel on le mit après sa mort, était nouveau, de même votre cœur doit être pur, animé d’une foi vive, d’une ferme confiance, d’une charité ardente, d’un vif désir de la gloire de Dieu et du salut des âmes. La messe est le moment favorable pour négocier avec le Père éternel, parce qu’alors on lui offre son Fils unique, incarné et mort pour notre salut."
Et à des prêtres: "Avant de célébrer, revêtez-vous des souffrances de Jésus-Christ; conversez paisiblement avec lui au milieu même des sécheresses; portez à l’autel les besoins du monde entier.
Chaque fois que vous célébrez la sainte messe, ou que vous vous approchez du banquet sacré, communiez en forme de Viatique.
Ne négligez aucun soin pour célébrer avec grande piété; faites toujours votre action de grâces; gardez jour et nuit le tabernacle intérieur: c’est le cœur du prêtre. Qui agit de la sorte ne tardera pas à concevoir le feu du saint amour. Gardez avec beaucoup de précautions ce tabernacle vivant, et tenez-y les lampes allumées: ce sont la foi et la charité. Qu’il soit toujours orné de vertus. Jésus a célébré les divins mystères dans un cénacle bien préparé."
Paul de la Croix aimait particulièrement les fêtes consacrées à l'Eucharistie. Il écrit, entre autres: "La fête du Très Saint Sacrement est la fête de l’amour. Oh! quel grand amour! Ô charité! ô amour!... Le papillon voltige autour de la flamme et s’y brûle. Que votre âme tourne de même autour de cette lumière divine! Qu’elle y soit toute réduite en cendres, surtout dans cette grande et douce octave du Saint-Sacrement! Ah! mangez, buvez, enivrez-vous, volez, chantez, soyez dans la jubilation et dans la joie, faites fête à votre divin Époux."
2-3-5-L'importance de l'Eucharistie
Voici quelques conseils que Paul de la Croix donnait aux âmes qui se confiaient à lui:
"Ne passez pas un seul jour sans faire une visite au Dieu du Tabernacle. Envolez-vous en esprit dans le Cœur de Jésus au Saint-Sacrement. Là, pâmez-vous de douleur à cause des irrévérences qu’il reçoit des mauvais chrétiens, qui ne répondent à tant d’amour que par des ingratitudes et des sacrilèges. En réparation de tant d’outrages, l’âme aimante doit s’offrir en victime, se consumer dans le feu du saint amour, l’aimer, le louer, le visiter surtout aux heures où personne ne lui fait la cour."
"Qu’ils sont immenses, les trésors que renferme la divine Eucharistie! Je vous engage vivement, vous-mêmes qui vivez dans le monde, à communier souvent, mais avec de grands sentiments de piété. La sainte communion est le moyen le plus efficace pour s’unir à Dieu. Préparez-vous toujours bien à ce saint banquet. Ayez un cœur bien pur, et veillez beaucoup sur votre langue, car c’est elle qui touche la première le Saint-Sacrement. Portez-le chez vous après votre action de grâces, et faites que votre cœur soit un tabernacle vivant pour Jésus-Christ. Visitez-le souvent au dedans de vous-même, et offrez-lui les hommages, les sentiments et les remerciements que vous inspirera le saint amour."
La communion fréquente
En 1679, le pape Innocent XI avait donné aux confesseurs la possibilité d'autoriser la communion fréquente, voire quotidienne, aux fidèles qu'ils en jugeraient dignes. Cela avait du mal à passer dans les mœurs. Cependant Paul de la Croix, amoureux de l'Eucharistie essayait de satisfaire la soif d'amour de Jésus de certaines personnes qu'il dirigeait. Il écrivait à Colomba Gandolfi, le 15 septembre 1744: "Prenez garde de ne pas abandonner la sainte Communion... L'effort principal du diable est de nous éloigner de la Table des anges, où l'on reçoit cette nourriture de vie éternelle, et où l'âme devient terrible pour les démons."
Et encore le 16 juillet 1754: "Je vous prie fortement de ne pas abandonner la sainte communion. Oh! Ma petite fille, n'abandonnez jamais cette nourriture de vie éternelle..."
2-4-Le Saint Esprit
Paul de la Croix, tellement attaché à la Croix de Jésus, ne négligeait cependant pas le Saint-Esprit. Il conseillait même à ses amis, à ses dirigés et à ses religieux, d'être toujours attentifs et obéissants aux attractions amoureuses de l'Esprit Saint, d'accepter ses dons avec reconnaissance, mais aussi avec détachement, "en pauvreté et nudité d'esprit... et de les faire disparaître dans le feu du Saint Amour, sans autre réflexion que de se perdre toujours plus en Dieu..." Paul insistait: "Vous ne devez, en aucun cas, forcer l'esprit pour retenir les envols que vous fait faire l'Esprit d'Amour... Et qui peut résister à cette divine opération qui est toute de Dieu?... Je vous redis d'obéir promptement à cet envol d'amour pur... Il est vrai que ce sont là des choses très hautes, parce que ce sont des choses de Dieu... mais qui pourra jamais s'attribuer à lui-même des choses aussi sublimes?..."[4]
Quelques mois plus tard, il recommanda à la même personne de laisser l'Esprit Saint être son directeur spirituel. "Le véritable directeur spirituel, c'est le Saint-Esprit, l'Esprit de la vraie liberté, le mystère de l'Amour qui unit le Père et le Fils. Lui seul inspire les âmes, Lui seul les élève jusqu'à Dieu, Lui seul conduit les âmes à 'l'abandon d'amour'. L'Esprit-Saint est le souffle de la vie qui nous conduit à nous perdre dans l'infini de l'Être divin." Et, parlant de Jésus-Eucharistie, Paul écrit à Agnès Grazi le 17 janvier 1738: "... Plongez-vous toute en ce feu qui brûle en son très saint Cœur, et laissez-vous réduire en cendre. Puis laissez au souffle d'amour de l'Esprit-Saint la liberté de répandre le rien de cette cendre dans le Tout infini de la Divinité..."
À une religieuse[5], Paul écrit: "Par-dessus tout laissez-vous guider par l'Esprit-Saint. Tenez-vous dans votre anéantissement, et quand vous sentez les attractions et les impressions divines, suivez cette invitation que Dieu vous fait. Restez alors tout abîmée en Lui dans un silence sacré, ou en vous tenant tout absorbée dans la contemplation des perfections divines par une profonde stupeur amoureuse, ou bien en exultant dans les divines louanges, ou bien pénétrée par l'amour et les douleurs de peines de Jésus, etc. Mais tâchez de le faire avec dépouillement de votre imagination, vous tenant en pure foi, sans image..."
Pour cela il faut savoir se laisser faire par Dieu. Peu de temps avant une fête de la Pentecôte, pour que sa correspondante puisse recevoir pleinement les dons du Saint-Esprit, il conseille[6]: "Pour cela préparez-vous par un profond dépouillement de toute chose créée, un total abandon au bon plaisir divin, sans attache aucune à la dévotion sensible... Tenez-vous dans la solitude intérieure, adorant Dieu en esprit et en vérité... sans vouloir autre chose que son Saint amour, très pur et très purifiant, et sa plus grande gloire en toutes ses œuvres..."
Ce qui compte, c'est "de se laisser perdre et disparaître dans l'Immense Dieu..." Car l'Esprit-Saint, c'est le Bien infini: "Les assauts d’amour que la bonté divine vous livre, conservez-les soigneusement dans votre intérieur, puisque, après la sainte communion, Jésus possède votre cœur. Vous ne pourriez l’aimer, si vous n’aviez avec vous la source vive du saint et pur amour, c’est-à-dire le Saint-Esprit. C’est le divin Rédempteur qui nous l’apprend. Celui qui croit en moi, dit-il, verra sortir de son sein des fleuves d’eau vive, selon l’expression de l’Écriture. (Jean VII. 38) Or, ajoute l’Évangéliste, il faisait allusion à l’Esprit-Saint que les fidèles devaient recevoir. C’est pourquoi, quand Dieu vous livre ses assauts qui sont des faveurs particulières de l’amour divin, amour qui est saint, pur et sans tache, laissez-vous disparaître dans le Bien infini par la grâce, et là, agissez en enfant, et endormez-vous d’un sommeil de foi et d’amour dans le sein du céleste Époux."
2-5-L'union à Dieu
C'est par l'oraison que l'âme s'unit à Dieu et marche vers la sainteté et l'amour envers Dieu. Mais cela doit être partagé: d'où le double aspect de la vocation passioniste: la vie contemplative dans les Retraites, et l'action apostolique lors des missions.
2-5-1-Quelques faveurs divines
Paul de la Croix connut de grandes faveurs divines, que l'on appelle mystiques. Il savait qu'on ne pouvait pas les expliquer; aussi, tout en les contrôlant, était-il apte à comprendre ceux qui bénéficiaient de ces faveurs. Ainsi, à Colomba Gandolfi, il pouvait écrire, le 21 août 1756: "J'aimerais encore savoir si votre âme fait son envol vers Dieu avec les ailes de la foi et le feu de l'amour, et si ce haut vol se réalise en passant par la porte qui est le Christ Notre Seigneur, vous anéantissant dans la mer de sa très sainte Passion qui est l'œuvre la plus grande et la plus étonnante de l'Amour Divin..."
2-5-2-Des mises en garde
Nous venons de voir que Paul de la Croix ne rejetait pas les expériences mystiques des personnes qui le consultaient. Toutefois il mettait parfois en garde les personnes qui se confiaient à lui. Ainsi, au sujet des locutions, paroles intérieures entendues au cours de la prière, il conseillait une grande prudence et beaucoup d'humilité: il faut d'abord les repousser, quelles qu'elles soient; si elles sont bonnes et vraies, elles produiront leurs effets. Il écrivit: "Apprenez donc bien cette règle qui consiste à vous tenir en garde. Oh! Si vous saviez les effets merveilleux que produisent les véritables locutions, et quelle impression d'infaillible certitude elles font dans l'âme. On peut les chasser autant qu'on veut, mais l'impression et l'effet sont infaillibles, avec d'autres effets étonnants..."[7]
2-5-3-Et quelques conseils
Le 2 juillet 1748, Paul écrit à Sœur Gandolfi: "Désormais il est temps d'avoir davantage confiance en Dieu et de vous approcher davantage de Lui dans l'oraison et dans les sacrements... Sachez que pour arriver à une grande union avec Dieu, par le moyen de la sainte charité, il faut passer par de grandes épreuves. Les âmes les plus chères à Dieu sont les plus éprouvées, affligées et tentées..."
Et en 1753, afin que l'âme puisse rester dans la solitude intérieure de la contemplation de la Passion, il complète: "... Devenez une véritable adoratrice du Très-Haut, en esprit et en vérité, puisqu'en cette divine école, où le Souverain Maître est l'Esprit-Saint, avec les lumières de la foi l'âme comprend en Dieu, sans comprendre par les sens, des choses très hautes, étonnantes, qui nous échappent et que l'on ne peut traduire... S'anéantissant toute avec une haute stupeur amoureuse dans cette grande Mer (Dieu, la Mer immense de perfection), l'âme adore, se tait, aime, est stupéfiée... se trouve hors du temps dans l'éternité de Dieu... On se réjouit et on aime, en bas on aime et on peine... Continuez de prier... avec les sentiments d'un amour douloureux et d'une douleur amoureuse. La Sainte Passion est une œuvre d'amour..."
Sœur Gandolfi a progressé dans l'union à Dieu. Paul de la Croix reconnaît, dans sa lettre du 21 décembre 1754, "l'envol que la Divine Bonté faisait faire à son âme..." Aussi lui affirme-t-il qu'elle est maintenant une véritable adoratrice du Très haut, en esprit et en vérité.. Mais il faut qu'elle "continue à se tenir en haute pauvreté et nudité d'esprit... peinant sans comprendre la peine, parce que c'est une peine purement spirituelle produite par le pur amour en Dieu... Oh! Tout ce que je voudrais dire! Mais je ne sais si je peux m'expliquer... Ô Sœur Colomba... demeurez toujours en ce profond désert sacré où l'âme perdue toute en Dieu... élevée par amour hors du temps dans l'éternel Bien, se repaît, sans le comprendre, de charité, d'amour très pur en Dieu, liée et unie par saint amour au Divin Verbe Christ Jésus... Là, en cet abîme d'amour, on ne peut plus rien de temporel, mais tout est de l'Amour Souverain et Incréé... Si vous ne vous souvenez plus de vous-même, peu importe. Obéissez aux divines inspirations; moins vous comprendrez, plus vous serez ignorante, et plus, à cette école, vous deviendrez docte... Soyez donc une vraie victime sacrifiée pour toujours dans le feu de la divine charité pour le Souverain Bien; mais soyez une victime enfant, ainsi le sacrifice sera plus rapidement réduit en cendres par le feu sacré..."
2-5-4-Les nuits spirituelles
Toutes les âmes qui aiment Dieu connaîtront de douloureuses épreuves, les nuits des sens ou de l'esprit. Paul de la Croix rassure[8]: "Ne doutez pas, sœur, ne doutez pas; Dieu se trouve au milieu de votre cœur, et vous aime; et en permettant de telles tempêtes, il le fait pour votre plus grand bien, jusqu'à ce que vous arriviez à la véritable humilité de cœur et à l'anéantissement de vous-même... La route sûre que l'on doit maintenir en de telles batailles... c'est de demeurer soumise à la volonté de Dieu et se laisser flageller par cette main amoureuse qui permet de telles tribulations... Ne dîtes jamais: pour moi, c'est fini, Dieu m'a abandonnée... Non ma fille, ne parlez pas ainsi... c'est une vérité de foi, que qui est plus aimé de Dieu est aussi plus corrigé. Donc pour horribles que soient les tempêtes, ne détachez pas les bras de l'ancre de l'espérance en Dieu, que jamais vous ne ferez naufrage... Jésus-Christ tient dans ses bras très puissants, au milieu de son divin cœur, la petite barque qu'est la pauvre âme."
2-6-La Vierge MARIE
Paul de la Croix eut des relations privilégiées avec la Vierge Marie. Déjà, étant enfant il était, avec son frère Jean-Baptiste, en grand danger d’être noyé quand une "Dame, belle et gracieuse leur donnant la main avec bonté, les délivra des eaux et de la mort." Plusieurs autres apparitions de Marie lui indiquèrent qu’il était destiné à fonder une nouvelle congrégation. Marie lui montra aussi ce que serait le costume des futurs passionistes.
Un des premiers compagnons de Paul raconte une de ses confidences, alors qu'il était encore à Castellazzo. Il se promenait dans la campagne quand il se sentit appelé par Marie qui lui dit: "Paul, Paul, je suis seule. Viens sur le mont Argentario." Paul était encore indécis sur l'orientation à donner à sa vocation; il "prit" donc son frère Jean-Baptiste, avec lui, dans l'ermitage saint Antoine sur l'Argentario. Un peu plus tard, tandis qu'il cherchait un endroit convenable sur l'Argentario pour en faire le noviciat, il s'arrêta avec Jean-Baptiste sur une colline au pied d'un olivier; là il fut ravi en extase et Marie lui révéla que c'était l'endroit qu'elle désirait pour y construire le chœur de la chapelle de la deuxième Retraite.
En 1737 Paul dédia à Marie la première chapelle de l’Institut sous le titre: "Présentation de Marie au temple"
L’humilité est l’unique chemin qui permet de vivre conformément à la foi, car elle est directement rattachée à la pauvreté intérieure et extérieure. L’humilité était une des caractéristiques de Marie dans son Immaculée Conception; aussi Paul de la Croix, si humble, vivra-t-il constamment en suivant l’exemple de Marie.
2-7-Le zèle
Nous savons que Paul de la Croix fut non seulement un grand spirituel, mais également un grand apôtre. Comme Ruysbrœck le conseillait à tous ses amis, Paul entrait en Dieu dans sa contemplation, mais il devait ensuite sortir pour évangéliser. Ces dons spirituels: l'oraison et le zèle, Paul sut les transmettre à tous ses amis et à ses fils passionistes, surtout par la contemplation de la Passion et de la Croix.
D'une manière générale, les missions que Paul, Jean-Baptiste et les religieux passionistes prêchaient, bousculaient les gens et amenaient beaucoup de conversions. Il convient d'ajouter que l'aspect de ces religieux ascètes, pauvrement vêtus, pieds nus en toutes saisons, amaigris en raison de leurs jeûnes fréquents, et au regard plein de bonté, comme tourné vers l'invisible et les vérités divines, impressionnait favorablement les foules en leur faveur. Les missions que Paul prêchait étaient de grands succès apostoliques; elles duraient quinze jours, et généralement plusieurs de ses religieux l'assistaient.
Durant ces missions Paul, et ses compagnons, puis plus tard ses religieux, abordaient le thèmes suivants:
– l'appel de la miséricorde de Dieu,
– la noblesse des âmes et la gravité des péchés mortels,
– la confession, le jugement particulier et l'enfer,
– l'amour des ennemis, et le pardon,
– la persévérance et la vie éternelle,
– l'Eucharistie.
Paul et ses religieux rappelaient sans cesse l'immense dignité de l'homme et la nécessité de rendre grâce au Seigneur. Paul disait: "Dieu a créé l'homme pour que celui-ci Le serve, Le loue, et L'aime en cette vie; et qu'il Le goûte éternellement dans l'autre." La louange envers Dieu est un devoir pour l"homme et la manifestation de sa liberté. Paul pouvait alors expliquer le but de ses missions apostoliques et la grandeur de notre liberté: "Je désire, ô fidèle que tu te concentres sur ce qui fut mis dans ta main par Dieu: le choix entre le bien et le mal, envers le vice et la vertu... Dieu laisse à notre volonté le soin de choisir entre le salut ou la damnation éternelle." Nous pourrions ajouter: entre le bonheur ou le malheur.
Paul ira plus loin encore, et parfois il se faisait virulent quand il abordait le thème du péché mortel: car pécher, c'est vendre son âme au Démon: "Cette âme... qui coûta la vie d'un Homme-Dieu... cette âme, tu la donnes, tu la livres entre les mains de ton pire ennemi, le Diable!... Oh! Stupidité! Oh! Déraison sans pareille!" Mais pour quel prix? "Pour des riens, pour des miettes de jouissances brutales et de plaisirs mondains, et combien de fois pour rien du tout?[9]" Pour Paul, le péché mortel coupe l'homme de Dieu, conduit à la mort spirituelle, c'est-à-dire au non-amour.
Et il s'exclamait:
"Ah! Pécheurs aveugles!... Savez-vous ce que veut dire un péché mortel? Cela signifie être l'ennemi impitoyable de soi-même. Pire, être l'ennemi de Dieu. Existe-t-il un mal plus grand? Avoir Dieu pour ennemi?"
D'où la nécessité de la confession qui n'est autre que le pardon de Dieu. Paul peut alors faire comprendre à son auditoire combien le péché a blessé Dieu, non seulement dans son Corps sur la Croix, mais surtout dans son Cœur. Il convient donc de se rapprocher de Dieu avant la mort qui nous montrera soudain ce que nous valons vraiment. Paul peut alors aborder le thème de l'enfer, la peine du damné, "car Dieu abandonne finalement le pécheur obstiné". Quel mystère que la liberté de l'homme! Mais Dieu ne nous laisse pas seuls dans nos épreuves, et Jésus, le Fils bien-Aimé du Père, nous a donné le plus grand des cadeaux: son Eucharistie.
La mission se terminait par une invitation pressante à la conversion et à la persévérance dans cette conversion.
La mission d'apôtre de Paul de la Croix était parfois aidée par quelques charismes extraordinaires. Ainsi, tout en haïssant le péché, Paul qui avait pitié des pécheurs, pouvait leur révéler leurs fautes ou des événements connus d'eux seuls. Ces personnes, touchées au plus profond d'elles-mêmes se convertissaient généralement sur le champ. Par exemple on raconte qu'un jeune homme, Valentino, passant à Latera où Paul prêchait sur la Passion de Jésus, s'approcha pour se moquer du prédicateur. De loin, Paul lui dit les seules paroles qu'il réussit à comprendre compte tenu des clameurs de la foule: "Oh! Pécheur indigne! Avec ton péché, comme le ferait une épée, tu as percé le Cœur de Jésus et celui de Marie." Bouleversé Valentino acheva son voyage mais revint deux jours plus tard écouter le Père. Paul, qui apparemment ne pouvait voir Valentino, semblait s'adresser à lui, sans ménagement. Soudain, se tournant vers lui, il déclara "C'est à toi que j'en ai, à toi scandaleux!" Valentino se convertit et devint Père passioniste...
Lorsqu'il parlait de l'enfer, Paul tremblait, d'un tremblement irrésistible. À un témoin qui s'étonnait, Paul répondit: "Je suis épouvanté d'horreur! Ah! S'ils voyaient! Je ne sais rien dire, je ne puis montrer qu'une ombre de la réalité." Paul de la Croix voyait-il l'enfer?
Il arrivait aussi que, emporté par son discours, la main de Paul pouvait toucher un mur. Souvent l'empreinte de sa main sur la pierre restait visible durant plusieurs années.
Paul de la Croix, dont la prédication était exceptionnellement vivante, réaliste et animée par le Saint-Esprit, ainsi que ses compagnons, se donnaient beaucoup de mal pendant les missions; les résultats étaient remarquables et les conversions nombreuses. Mais il faut préciser que Paul "voyaient" les offenses faites à Dieu et les immenses besoins du monde. Il écrivit en 1750 à l'archiprêtre d'Agnani: "Oh! Comme sont extrêmes les besoins du monde! Oh! Combien Dieu est offensé! Oh! Combien d'irrespect envers les sacrements! Oh! Dieu! Je n'en peux plus et je crois que dans ces campagnes je me suis trouvé au point culminant. Grand fut le fruit de la mission et immense le nombre des conversions... Et j'ai pu toucher du doigt que la Passion fait céder les pécheurs les plus obstinés et les plus durs..."
[1] Journal du 6 décembre 1720.
[2] Jean X, 9.
[3] Lettre du 30 novembre 1739, à Agnès Grazi.
[4] Lettres à Sœur Gandolfi, des 13 et 20 juillet 1756.
[5] Lettre du 1er août 1741, à Marie Crucifiée.
[6] Lettre du 13 mai 1766, à Marie Crucifiée.
[7] Lettre du 4 septembre 1756 à Sœur Gandolfi.
[8] Lettre à Colomba Gandolfi, du 24 juin 1760.
[9] Bollettino de 1925
3-LES VERTUS DE SAINT PAUL DE LA CROIX
LIÉES À SA SPIRITUALITÉ
3-1-Tout d'abord, les deux principales vertus
La Passion du Christ a été causée par l'orgueil des hommes, d'où la nécessité de l'humilité. Dieu veut l'amour: Amour de Dieu et amour des hommes, d'où la mansuétude, la charité.
3-1-1-L'humilité et la spiritualité du désert
Un jour, Paul de la Croix "priait son Jésus de le rendre humble au plus haut degré. Jésus lui dit, dans son cœur: 'Quand tu te jettes en esprit sous les pieds de toutes les créatures, et jusque sous les pieds des démons, voilà ce qui me plaît le plus.'
La profonde humilité de Paul de la Croix nous semble souvent exagérée. En effet, il estime "qu’il n’est qu’un abîme de misères , qu'il se tient en désolation et iniquité dans les ténèbres et dans l’horreur de ses misères, sous des eaux profondes, amères et en furie..." Il se croit "dans l’indignation de Dieu"… Cependant, il dira qu'il était curieusement content intérieurement. Il écrit: "Il m’est difficile de m’expliquer davantage, parce que cela est délicat à comprendre pour qui ne l’éprouve pas."
Il faut se souvenir que Paul est un grand mystique, séduit par le Seigneur et enseigné par ce Maître intérieur. Paul n'a de cesse de contempler et de méditer la Passion de Jésus. Or, c'est à cause de nos péchés, les péchés de tous les hommes, donc de lui aussi, Paul de la Croix, que Jésus a souffert et est mort sur la Croix. Paul de la Croix qui se considère comme un des plus grands pécheurs au monde, ne peut que s'humilier profondément devant Jésus étendu sur la Croix. Cependant, la consolation de Paul "est un certain contentement que soit faite la volonté très sainte de notre cher Dieu."
Parfois Paul s'expliquera. Dans une lettre du 3 septembre 1735, adressée à une religieuse[1], il déclare: "Les choses de Dieu et ses dons causent une grande connaissance de cette infinie Majesté et une grande connaissance de notre propre néant, au point que l'âme s'abaisserait jusque sous les pieds (si l'on peut dire) des démons, tant est bas le sentiment qu'elle a d'elle-même."
Un jour, à Agnès Grazi il avouera sa totale impuissance à la conseiller. Il lui écrit, le 9 juillet 1739: "Ce soir, je ne puis pas vous répondre... parce que je suis toujours davantage dans un terrible état d'abandon et dans d'horribles misères, et en vérité, je n'ai aucune lumière de Dieu... je suis incapable de la moindre bonne pensée et je ne saurais dire une parole de spiritualité... C'est pourquoi je voudrais que Dieu vous envoie quelqu'un qui puisse vous conseiller... Dieu sait combien je le voudrais, mais mon état est si déplorable... Je ne puis, moi, ni ne sais vous dire autre chose que de vous humilier beaucoup... Ne vous fiez pas à vous-même; craignez Dieu; qui sera humble ne sera pas trompé."
Attention! L'humilité devant Dieu, c'est la reconnaissance de sa petitesse, mais ce n'est pas de la lâcheté. Un jour, il écrivit à Sœur Gandolfi: "Dieu veut l'humilité et non la lâcheté qui abat et fait se retirer de Lui. Soyez obéissante aux attractions de l'Esprit-Saint, recevant tout avec humilité..." Car il ne faut pas non plus, sous prétexte d'humilité, refuser les grâces et les dons que Dieu nous envoie. Mais encore une fois, attention! En 1747, toujours à Sœur Gandolfi, le Père Paul écrit: "Si les lumières et les élévations, pour hautes qu'elles soient, ne produisent pas une humilité profonde avec une haute connaissance de son propre néant, la haine de soi-même, le mépris de soi, et l'amour du pâtir... si elles ne produisent pas ces effets, en partie ou complètement, et dans tous les cas, l'humilité, alors ce sont des illusions...
Lorsque l'âme se sent élevée, elle doit courir vers les parfums divines puis, aussitôt qu'elle le peut, retourner à son ensevelissement en son véritable néant, en vraie nudité d'esprit... afin que vive en nous la très sainte Volonté du souverain Bien... Souvenez-vous que seules les âmes humbles, occultes et dépouillées d'elles-mêmes plaisent à Dieu... Et n'oubliez pas de jeter souvent un regard sur vos misères passés..."
3-1-2-L'amour de la pauvreté
La pauvreté vécue par Paul de la Croix et son frère Jean-Baptiste, dans les débuts de leur vie consacrée fut assez exceptionnelle. D'ailleurs, Paul fera de la pauvreté le troisième pilier des Retraites: il faut "fuir au désert pour fuir les plaisirs du monde et le luxe qui les sert... et celui qui a goûté les choses d'en haut méprise facilement celles du bas." D'ailleurs la pauvreté religieuse n'est-elle pas la manière de vivre des Pauvres de Jésus[2]?
3-2-Les autres vertus de Paul
3-2-1-La mansuétude
Souvent Paul de la Croix parle de la mansuétude et de la miséricorde de Dieu pour ses enfants si petits, si imparfaits, si fragiles, voire si pécheurs. Mais la mansuétude de Dieu vis à vis des hommes ne s'applique pas seulement à notre nature humaine, mais également à nos relations intimes avec le Seigneur. Ainsi, à propos de l'oraison, il écrit à Sœur Colomba Gandolfi, le 7 mai 1756: "...il vous faut une grande fidélité envers Dieu... l'oraison étant plus passive qu'active... Laissez purement disparaître votre néant dans le Tout infini de Dieu. Recevez de la main à la main ses divines miséricordes, sans vous contempler vous-même... Voyez si l'amour s'accroît avec la souffrance: si celle-ci produit un effet dans la véritable humilité du cœur, ainsi qu'à l'extérieur, par une patience héroïque et silencieuse, par une vraie charité et une vraie mansuétude envers le prochain... et si vous êtes toute portée à faire toujours la volonté de Dieu. Tels sont les principaux fruits de l'oraison..."
Parfois, même le silence de Dieu est signe de sa mansuétude. Répondant aux angoisses de sa correspondante, le Père Paul rapporte une parole de Jean concernant Jésus: "mais Jésus se taisait..." Et Paul s'écrie[3]: "Ô silence si riche de vertus, et surtout de charité, de patience et de mansuétude. Il convient donc de faire mourir ces craintes dans le feu de l'amour de Dieu, parce que la charité chasse la crainte..." En 1766, il écrit à la même personne: "La lamentation... n'a jamais été une vertu. La vertu de Jésus est souffrir et se taire... Au milieu des douleurs les plus atroces, au milieu des opprobres, blasphèmes, injures, gifles, coups de fouet, épines, croix et mort, le doux Jésus se taisait..."
3-2-2-L'admiration de la création
Nous avons vu ci-dessus, au paragraphe 1-2-1, que pour Paul de la Croix, l'admiration de la création était essentielle: car lorsqu'on admire la création, on admire Dieu, et par voie de conséquence, on Le loue, et l'on se prépare tout naturellement à l'oraison. Curieusement, à l'inverse de tant de nos contemporains qui sont pourtant assoiffés de sensations charnelles, mais qui estiment que l'on n'a pas besoin "de sentir" Dieu, Paul de la Croix ne rejette pas les distractions sensibles "qu'offre le spectacle des fleurs, des champs, du ciel et du soleil, d'où se déduisent la grandeur, la beauté et la majesté de notre Dieu." Il parlait aux fleurs, aux plantes qui lui répondaient: "Aime ton Dieu, aime ton Dieu comme nous l'aimons nous-mêmes." Oui, les choses créées ravivaient la foi de Paul et alimentaient sa prédication.
La nature, pour Paul de la Croix était vraiment la source de grands émois spirituels. Un témoin qui l'accompagnait raconte qu'un jour, "le serviteur de Dieu, découvrant une campagne toute revêtue de fleurs et de plantes, car nous étions au printemps, commença à discourir du charme et de la douceur de la nature. Puis, il prit prétexte de cela pour considérer et parler de la beauté et de la grandeur de Dieu, auteur et créateur de toutes choses. Il s'exclama: 'Oh! quel grand Dieu! Oh! Grandeur de Dieu!' Et par ces paroles, élevant les bras, son corps se souleva dans les airs, à environ cinq palmes, au-dessus du sol, demeurant en extase quelques instants."
Une autre fois, le transport de son cœur était tel qu'il faisait des enjambées d'au moins sept mètres! Paul trouvait vraiment Dieu dans les beautés de la création, et il demandait souvent à ses auditeurs "d'écouter le sermon que leur feront les fleurs, les arbres et l'herbe, le ciel et le soleil, et le monde entier. Ils feront un sermon tout d'amour, de louange de Dieu et inviteront à magnifier les grandeurs du Souverain Créateur."
Paul ne craignait pas de goûter la beauté par ses sens autant que par son intelligence. Pour lui, la promenade solitaire dans la nature, qu'il conseillera souvent, quand cela est possible[4], c'est comme la marche du cœur vers la volonté du Père. Il écrira à l'une de ses dirigées: "Que voulons-nous faire de ce monde où l'on ne respire qu'un air empoisonné par tant de crimes? Je vous prie de fermer la porte à toutes les créatures et de vous bien enfermer dans le secret de votre cœur, pour traiter seule à seul avec le Bien-aimé."
Curieusement Paul de la Croix rejoint les scientifiques du XXIème siècle. L'intelligence mathématique mesure l'univers et le met en équations. Mais là n'est pas toute la connaissance: la structure du monde est une chose que nous constatons, que nous voyons; mais sa finalité nous fait entrer en Dieu. Déjà, à son époque, la grandeur et la beauté du cosmos disaient à Paul la grandeur et la beauté du Créateur. De nos jours, dans notre monde athée, elles nous révèlent l'existence de Dieu. Merci à Paul de la Croix de l'avoir pressenti!
3-2-3-L'ascète
La vie spirituelle n'est jamais parfaite sur la terre; c'est un chemin vers Jésus, donc vers Dieu, et ce chemin est toujours semé d'embûches et de tentations. L'homme est fragile; aussi doit-il désirer constamment la sainteté et combattre vigoureusement les tentations suscitées par le démon. Les combats contre les tentations, souvent violents, doivent être accompagnés de l'oraison, de la prière à la Vierge Marie, mais aussi de sacrifices véritables sans cesse renouvelés, ce que nous appelons fréquemment l'ascétisme. Paul de la Croix et son Frère Jean-Baptiste furent de très grands ascètes qu'il nous serait fort difficile d'imiter aujourd'hui. Toute sa vie, Paul de la Croix préconisa l'ascèse purificatrice, disant: "Si l'on ne mortifie pas les passions, surtout l'irascibilité, (par le jeûne, la discipline, etc, choses qui étaient fortement recommandées à son époque) il est inutile d'espérer la paix ou le progrès spirituel..."
Toutefois, vers la fin de sa vie il comprit qu'il était indispensable, surtout pour ceux qui avaient des tâches importantes à accomplir, de se conserver une santé convenable.
[1] Sœur Cherubina Bresciani.
[2] Le premier nom donné par Paul de la Croix à sa future congrégation était "les Pauvres de Jésus".
[3] Lettre du 13 décembre 1764, à Sœur Gandolfi.
[4] En effet, dans les villes les promenades dans la nature sont impossibles. Par contre, pour Paul de la Croix, les villes sont les lieux privilégiés pour la proclamation de l'Évangile et de la Croix.
4
L'APÔTRE
Paul de la Croix fut animé d'une grande ardeur missionnaire. C'est qu'Il avait "entendu" Dieu lui dire: "Maintenant sors! Va vers tes frères!" Par ailleurs il était motivé par la misère inouïe des âmes "qui ne connaissent pas Dieu et qui sont infestées de péchés." Comment n'aurait-il pas été apôtre?
4-1-Qui aime Dieu aime son prochain et veut son salut
Ruysbrœck expliquait que lorsque Dieu appelle une âme, Il lui dit d'abord: "Viens!" puis "Entre et vois!" Et l'âme peut contempler les merveilles de Dieu. Mais cela ne dure pas longtemps car Dieu ajoute bientôt: "Maintenant sors! Va vers tes frères..." Dieu, en effet exige toujours des œuvres de la part de ceux qu'Il favorise de ses grâces. Paul de la Croix avait bien compris cela, et très vite il fera le nécessaire pour mettre en place un apostolat efficace: ce sera la naissance des missions paroissiales. Il faut dire qu'à son époque, et dans sa région, pour la plupart des gens, y compris chez les prêtres, l'ignorance religieuse était flagrante, et les mœurs étaient souvent peu édifiantes. Aussi Paul et ses religieux demandaient-ils à leurs auditeurs de fuir le monde et ce qui le caractérise: "colère, mensonge, vol, convoitise, égoïsme, paroles blessantes, jugements téméraires..."
Mais ce que l'on demandait aux autres, il fallait d'abord le vivre soi-même dans la simplicité et la perfection. Paul écrit à ses religieux: "Plus vous serez fidèles à entretenir une véritable humilité de cœur, dans la connaissance de votre néant, plus vous cultiverez la vie intérieure sans vous laisser engloutir au milieu des occupations... mieux vous serez aptes au ministère apostolique..."
4-2-L'amour de l'Église
Le grand souci de Paul de la Croix, c'était le salut des âmes. Mais avant d'arriver à l'union avec Dieu il faut passer par la porte étroite qu'est la Passion de Jésus. Hélas, le Golgotha est peu fréquenté, et dans son journal du 8 décembre 1720, Paul écrivait déjà: "Il me semblait défaillir en voyant la perte de tant d'âmes qui ne sentent pas le fruit de la Passion de mon Jésus."
En effet, Paul de la Croix avait une très haute idée de l’Église, "une grande vénération pour elle, et une immense tendresse... car elle est le moyen de sanctification du genre humain, intermédiaire voulu par Jésus, cause de sa Passion et chemin vers la sainteté."
Malheureusement tous ceux qui appartiennent à l'Église ne sont pas des saints, et certains de ses membres sont même de grands pécheurs. Cela brisait le cœur de Paul de la Croix qui, "à la vue des scandales au sein de l’Église, agonisera toute sa vie pour elle et il s’offrira pour les pécheurs…
5
LE DIRECTEUR SPIRITUEL
Les principales activités de Saint Paul de la Croix, liées à sa spiritualité furent, non seulement la prière, l'organisation et la prédication des missions, mais également le devoir de guider les âmes.
Paul de la Croix et son frère Jean-Baptiste furent ermites pendant 20 ans, jusqu'en 1741, date de la reconnaissance officielle de la congrégation des passionistes. Ils cherchaient à faire revivre la spiritualité des Pères du désert, sous les yeux de leurs contemporains. Et très vite, des jeunes gens, très impressionnés par leur genre de vie, vinrent leur rendre visite et leur demandèrent conseil.
Devenu l'un des plus grands directeurs spirituels de son temps, Paul de la Croix, comme saint François de Sales, conduira les âmes jusqu'à l'héroïsme de la sainteté, mais avec grande douceur. Il lisait dans les cœurs, dans les consciences, et apaisait les esprits troublés. Mystique à une époque qui rejetait déjà les mystiques, il révélait aux pécheurs leurs fautes.
5-1-Le jeune directeur spirituel
Dès qu'il se fut engagé dans la vie érémitique et pénitentielle à Castellazzo, peu vêtu même pendant les froides périodes hivernales des Alpes lombardes, marchant pieds nus, vivant dans une extrême pauvreté volontaire et dans l'obéissance totale à sa hiérarchie, Paul eut rapidement l'appui des évêques. Pour mieux accompagner les âmes vers Dieu il leur demandait de contempler le Christ souffrant afin d'aller vers toujours plus d'intériorité spirituelle. Les Pères du désert furent d'abord la référence de Paul-François Danéi. Plus tard, et notamment quand il aura la charge de religieux, il prendra soin de réviser tout ce qui lui était trop personnel, afin de s'adapter aux véritables besoins des âmes et de ses religieux.
Le directeur est indispensable pour orienter la vie spirituelle et la rendre harmonieuse et conforme à la vocation propre de chacun. Son rôle, c'est avant tout l'avancement de la vie intérieures des âmes. Aussi un bon directeur doit-il demeurer dans l'humilité et posséder des qualités exceptionnelles. Paul de la Croix écrira[1]: "... le directeur doit être un homme de grande science, de grande oraison et de grande expérience; tout cela me manque et c'est pourquoi je répugne à diriger... Je me reconnais aveugle, ignorant, sans vertu, et voilà pourquoi je répugne à diriger qui que ce soit. Mais quand Dieu le veut... je ne puis faire moins que de continuer à donner mon aide aux âmes que Dieu m'a confiées."
5-2-Les qualités d'un bon directeur
Un directeur spirituel est essentiellement un conseiller, un père qui guide son enfant; mission si difficile que parfois Paul de la Croix demandait des conseils à ses propres dirigés, s'ils étaient amis de Dieu. Au confesseur de Lucie Burlini, don Lucattini il implore[2]: "Lucie et vous, faites-moi la charité de me dire quelque chose pour mon conseil, après avoir fait une fervente oraison et communion."
Le directeur spirituel doit être prudent et avoir un grand discernement, afin de comprendre ce qui se passe dans les âmes, les encourager, leur apprendre à développer leur vie intérieure et leur amour du Seigneur, et, dès que cela semblera possible et bien venu, les engager à la dévotion envers la Sainte Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Paul dirigera Sœur Gandolfi[3] pendant de longues années[4], pourtant, un jour, soudain pris d'inquiétude, il lui confie[5]: "... La longue expérience et la discipline du Seigneur m'ont rendu sage et me font toucher du doigt que je ne dois plus m'y immiscer[6]..." Et d'ajouter, dix-huit mois plus tard[7]:"... je n'ai pas de lumière pour la direction."
5-3-La pédagogie d'un directeur
Le but final d'un directeur tel que Paul de la Croix, c'est d'amener les personnes à intensifier leur vie de prière et à se tourner de plus en plus vers la Croix de Jésus-Christ. Cependant il est impératif pour un directeur, de s'adapter à la psychologie et au milieu de vie de la personnes dirigée. "Chacun doit vivre en fonction de son état" affirmera-t-il souvent, car il est important de comprendre "les projets de Dieu" sur chaque âme. En ce qui concerne les conseils nécessaires, "il faut donner la nourriture à chacun selon son estomac. Dieu est le Souverain Patron..." Et, dira aussi Paul, il faut conseiller chacun selon son état.
En effet, les laïcs doivent vivre dans le monde, mais sans être du monde. À l'époque où vivait Paul de la Croix, on commençait à voir des femmes qui ne désiraient pas entrer dans un cloître, ni se marier, mais vouloir cependant vivre en célibataires consacrées, à condition d'avoir un directeur spirituel. Ce sera le cas d'Agnès Grazi que Paul rencontra en 1730, et qui atteindra un haut sommet de sainteté, tout en restant dans le monde. À son ami Thomas Fossi, père de famille ayant des désirs de vie monastique, Paul ne craignait pas de dire[8]: "Vivez conformément dans l'état dans lequel Dieu vous a placé: pratiquez dans le mariage ce que j'ai toujours prôné, à savoir une sainte liberté..." Car la fidélité à sa vocation est très importante. De même pour l'éducation des enfants; il faut former les jeunes aux vertus chrétiennes, mais il faut leur laisser la liberté de choisir leur vocation selon l'appel de Dieu. "... En ce qui concerne les choix de vie il faut laisser les enfants libres, car la vocation doit venir de Dieu. Et s'ils ne sont pas appelés à la vie religieuse, il faut adorer les dispositions divines[9]..." Paul ajoutait: "Faites tous les jours une visite au Saint-Sacrement; et si les devoirs de votre état vous en empêchent, visitez-le en esprit."
Nous venons de voir ci-dessus, que, par moments, Paul de la Croix avait des doutes sur ses facultés à diriger les âmes. Fréquemment il craignait d'être dans l'erreur; un jour il écrivit: "... Je n'ai aucune véritable lumière, et je touche toujours davantage du doigt que je ne dois pas me mêler de telles directions..." Le 23 juillet 1754, il écrit encore: "... mais la longue expérience et la discipline du Seigneur m'ont rendu sage et me font toucher du doigt que je ne dois plus m'y immiscer... Je crains et tremble beaucoup pour mon salut..."
5-4-Conseils donnés à ses dirigés
Paul de la Croix voulait partager sa passion pour la Passion de la Croix de Jésus à tous ceux qui lui faisaient confiance. Même un jour de Noël il déclara: "Toute la vie très sainte de Jésus fut une croix." À une religieuse[10] souffrante il écrit: "Vous avez plus de motif d'être joyeuse qu'avant, parce que plus cachée en Jésus-Christ, sur la croix d'un nu pâtir... Nourrissez-vous donc de la divine volonté, en haute pauvreté d'esprit et en une solitude nue, et soyez assurée qu'en une telle forme vous deviendrez intérieurement un portrait vivant de l'Époux céleste..."
Quelques mois plus tard, à la même religieuse, il conseille: "Vous devez vous tenir en silence et espérance en cette précieuse agonie dans laquelle se trouve votre esprit... Quand il plaira au Père s'achèvera l'agonie; alors vous mourrez de cette mort mystique plus précieuse que la vie, et ressusciterez en Jésus-Christ à une nouvelle vie divinisée de très pur amour. Me comprenez-vous? Silence, résignation, abandon dans le sein du Père, et laissez faire à qui sait faire. Je veux dire qu'abandonnée en une haute résignation dans le sein du Père Céleste vous devez le laisser faire son œuvre. Oh! Tout ce que je voudrais dire! Mais ma langue et ma plume ne savent, ne peuvent s'exprimer..."
Les divines opérations que le Père des lumières réalise au fond des âmes se goûtent sans goût qui atteigne les sens. "Ce travail surnaturel est incompréhensible, inexplicable, et ne serait pas une opération divine s'il se pouvait comprendre ou expliquer... Ô nuit, obscure nuit, nuit aimable plus que le matin, nuit qui unit l'Amant avec l'Aimée, et l'Aimée, dans l'Amant, est transformée... Aimez, et l'Amour vous enseignera tout... Il vous sera enseigné la science des saints en cette ignorance sacrée dans laquelle demeure l'âme, grâce aux étonnantes et admirables opérations divines que l'on éprouve sans comprendre dans l'oraison... Notre centre est Dieu, notre repos est Dieu, le lieu de notre oraison est Dieu... Que votre contentement soit le contentement du Très-Haut... "
Et voici en ultime conseil, un résumé éloquent[11]: "Soyez fidèle au Seigneur, cachée aux créatures autant qu'il se peut, charitable envers toutes, douce, pleine de mansuétude et amoureuse du silence." En un mot[12]: "Donnez à Dieu toute la gloire en étant victime d'amour, sacrifiée en holocauste dans les flammes de la divine charité, en continuel remerciement des dons du Seigneur..."
Paul de la Croix conseille aussi: "Quel est le moyen de vous identifier par l’amour avec les souffrances du bon Sauveur? Dieu vous le fera comprendre quand il lui plaira: c’est là un travail tout divin. L’âme, entièrement plongée dans le pur amour, sans image, dans une foi très pure et très simple, se trouve en un moment, quand il plaît à Dieu, toute plongée dans l’abîme des douleurs de Jésus-Christ, et les embrasse toutes d’un regard de foi sans comprendre; car la Passion du Sauveur est une œuvre d’amour; et en l’âme ainsi perdue en Dieu qui est tout charité, tout amour, il se fait un mélange d’amour et de douleur; l’esprit en demeure tout pénétré; il est tout plongé dans un amour douloureux et dans une douleur amoureuse. C’est là l’œuvre de Dieu… Je m’explique en balbutiant, mais je n’ai rien dit, rien, rien, rien: ne rien avoir, ne rien pouvoir, ne rien savoir, et Dieu fera sortir de ce néant l’œuvre de sa plus grande gloire."
[1] Lettre à Agnès Grazi du 7 mars 1737.
[2] Lettre du 1er juillet 1752.
[3] Extrait du Livre de¨Philippe Plet sur Sœur Colomba Gandolfi (moniale clarisse). Éditions de la Nouvelle Cité.
[4] de 1743 et 1766.
[5] Lettre du 23 juillet 1754.
[6] dans votre âme.
[7] Lettre du 25 août 1756.
[8] Lettre du 6 octobre 1750.
[9] Lettre à Thomas Fossi - 1755.
[10] Lettre à Sœur Colomba Gandolfi, du 24 décembre 1754.
[11] Lettre à Sœur Colomba Gandolfi du 18 mars 1755.
[12] Lettre à Sœur Colomba Gandolfi du 22 mars 1755.
6
PRINCIPALES CARACTÉRISTIQUES DES PASSIONISTES
Les caractéristiques profondes de sa spiritualité et de son zèle en vue de la conversion des hommes, Paul de la Croix a voulu les imprimer fortement à ses religieux passionistes. De là se construisirent les grands thèmes sur lesquels doit s'appuyer sa Congrégation. De là aussi le caractère très particulier des monastères passionistes: les Retraites.
6-1- Les grands thèmes fondateurs des passionistes
6-1-1-La vie érémitique
Paul de la Croix fut d'abord un ermite. Ses religieux devront aimer la solitude où ils pourront prier, méditer et où ils trouveront Dieu. L'ascèse accompagne inévitablement celui qui vit vraiment sa vocation d'ermite. Or, qui dit ascèse dit sacrifice et pauvreté. Seule la pauvreté intérieure permettra aux passionistes de conserver leur ferveur et de pouvoir résister aux tentations inévitables.
6-1-2-La vie apostolique
Le monde est étrange. Nous qui vivons au début du XXIème siècle, nous nous plaignons, avec juste raison de manquer de prêtres, et ceux que nous avons ne peuvent que très difficilement accomplir les multiples tâches qui leur sont confiées. Au temps de Paul de la Croix, en Lombardie, les prêtres étaient nombreux, trop peut-être; mais, souvent ignorants, ils n'évangélisaient pas... Paul de la Croix insiste sur la nécessité urgente des missions et de la prédication, en un mot de tous les moyens adaptés à une catéchèse efficace. Ainsi, peu de temps après la fin de sa retraite des quarante jours à Castellezzo, Paul-François Danei dut commencer, à la demande de son évêque, à prêcher à Castellazzo.
Nous venons de voir que l'une des formes de la catéchèse, recommandée par Paul de la Croix, fut aussi la direction des âmes.
6-1-3-La pauvreté
C'est bien de prêcher les Béatitudes de Jésus. C'est bien de dire: "Heureux les pauvres de cœur..." C'est bien de demander aux gens de partager leur superflu, et parfois même le nécessaire, avec son prochain. Mais est-ce que les missionnaires donnent l'exemple? Est-ce qu'ils comptent vraiment sur la Providence? L'activité apostolique et la charité envers le prochain ne peuvent exister véritablement si la vie n'est pas d'abord fondée sur la prière et la contemplation, en un mot sur l'union à Dieu, l'abandon et la soumission à la volonté de Dieu. D'où l'importance, pour les missionnaires passionistes, de donner l'exemple par une vie de pauvreté authentique. D'où aussi l'importance de l'oraison sur les sujets principaux de la révélation chrétienne.
6-1-4-Les grands thèmes de la vie mystique des passionistes
Nous savons déjà que les grands thèmes de méditation que Paul de la Croix confia à ses religieux, sont: la Passion de Jésus et l'Eucharistie qui nous révèlent l'infini amour de Dieu pour tous les hommes. Mais ces grandes orientations personnelles ne suffisent pas, il faut aussi conduite les autres dans cette direction. Paul avait écrit dans un texte de sa Règle, en 1736: "L'une des fins principales de cette petite congrégation consiste non seulement, pour les religieux, à être infatigables dans la sainte oraison pour eux-mêmes afin d'atteindre à la sainte union avec Dieu, mais aussi d'y conduire notre prochain..."
Sur son lit de mort, Paul de la Croix recommandera de nouveau à ses religieux "la charité fraternelle: aimez-vous les uns les autres d'une charité sincère. Tel est l'avis que Jésus-Christ laissa à ses disciples... Je rappelle aux pères, surtout au premier consulteur, qu'ils aient soin de conserver dans la congrégation l'esprit d'oraison, l'esprit de retraite, l'esprit de pauvreté. Si cet esprit se conserve, la congrégation brillera comme un soleil en présence de Dieu et devant les nations, et pour l'éternité."
6-2-Les Retraites
Les retraites des passionistes sont les déserts où les missionnaires, après leurs activités apostoliques doivent s'unir à Dieu dans la contemplation. Nous savons que la première "retraite" fut commencée en 1733 et achevée en 1737. Mais pourquoi ce nom? Peut-être en raison de l'influence des franciscains présents dans la région. Mais Paul voulait surtout mettre l'accent sur la pauvreté, l'austérité de la vie des passionistes, l'oraison, la contemplation et la solitude. Aussi, les bâtiments des premières retraites étaient-ils d'assez mauvaises constructions. Ces retraites étaient très pauvres: froides en hiver, chaudes en été. Une petite chapelle était accolée au bâtiment. On remarquait l'absence de cloître, car c'est la nature qui sert de cloître. "À travers la beauté de la création, du cosmos, on découvre la présence du Créateur." Dans leurs cellules, très petites, les religieux prient, se reposent, ou travaillent dans la solitude. Tout doit inciter au recueillement, à la pauvreté, à la prière. La chapelle et le chœur sont le centre de la vie passioniste, car l'Eucharistie est, avec la Passion, au cœur de la spiritualité de Paul.
Concernant la dévotion à la Passion de Jésus, Paul de la Croix conseillait à l'un de ses religieux[1]: "Gardez un souvenir continuel des souffrances de votre céleste Époux. Laissez-vous pénétrer entièrement de l’amour avec lequel il les a endurées. La voie la plus courte est de vous perdre tout entier dans cet abîme de souffrances. En effet, le prophète appelle la Passion de Jésus une mer d’amour et de douleur. Ah! c’est là un grand secret qui n’est révélé qu’aux âmes humbles. Dans cette vaste mer, l’âme pêche les perles des vertus, et fait siennes les souffrances du Bien-Aimé. J’ai une vive confiance que l’Époux vous enseignera cette pêche divine: il vous l’enseignera si vous vous tenez dans la solitude intérieure, dégagé de toutes les images, séparé de toute affection terrestre, détaché de tout ce qui est créé, dans la foi pure et le saint amour...
Tenez-vous intérieurement dans le sein de Dieu, anéanti en vous-même d’une manière passive: c’est la voie la plus courte pour vous perdre et vous abîmer dans le Tout infini, en passant toutefois par la porte divine, qui est Jésus-Christ crucifié, et en vous appropriant ses souffrances. L’amour enseigne tout, car la Passion avec ses amères douleurs est l’œuvre d’un amour infini." (Fleurs de la Passion - Pensées de saint Paul de la Croix)
[1] Fleurs de la Passion - Pensées de saint Paul de la Croix-La passion et la voie de la perfection. Voir le Site Internet:
http://nouvl.evangelisation.free.fr/fleurs_de_la_passion_03.htm
7
CONCLUSION
Une première lecture rapide de la vie et de la spiritualité de saint Paul de la Croix peut effaroucher le lecteur du XXIème siècle. Mais il ne faut pas oublier que Paul de la Croix est un grand mystique; depuis son enfance il vit avec Dieu, et son union à Dieu et à la volonté divine croîtra tout au long de sa vie. Paul de la Croix avait compris que Dieu demande tout, et il s'était mis à la disposition de Dieu. Il ne faut pas oublier non plus, que le XVIIIème siècle, celui de Paul de la Croix, est le siècle "des lumières" contre Dieu. Proche de la France, la Lombardie[1] ne fut pas épargnée.
Une dominante de ce siècle fut, outre un athéisme naissant et déjà militant, la dureté des cœurs. Face à cette situation, il fallait réagir, il fallait réparer, et l'Église s'y employait. Déjà, aux XVIème et XVIIème siècles, les efforts de Charles Borromée et de Philippe Néri commençaient à se faire sentir. Ainsi, après l'apostolat de François de Sales, les grandes missions paroissiales s'étaient multipliées, notamment en France; on peut citer, entre autres, Jean Eudes et Louis-Marie Grignion de Montfort. De nouvelles associations de prêtres, comme les oratoriens, et les sulpiciens, s'étaient fondées en Europe. Paul-François Danei, avait certainement entendu parle d'Alphonse de Liguori. Il ne pouvait donc pas ne pas vivre avec l'Église de son temps, et, en vrai mystique, ne pas désirer, avec force, travailler à devenir un apôtre plein de zèle, et à entraîner d'autres jeunes dans la même direction.
Mais attention! Paul de la Croix vit au XVIIIe siècle. Ses écrits et ses façons d’exprimer sa foi sont celles qui avaient cours et que beaucoup vivaient à cette époque imprégnée de la dureté janséniste. Cependant le Père Paul rayonnait l'Amour de Dieu, ayant été très marqué par les écrits de saint François de Sales qui avait lui-même été fortement influencé par le grand mystique flamand du 14ème siècle: Jean de Ruysbrœck. Et cette influence de Ruysbrœck, qu'elle soit directe ou indirecte, se fait très souvent sentir dans la pensée de Paul de la Croix.
Dernière conclusion:
Pour achever cette étude sur la spiritualité de saint Paul de la Croix, il a semblé utile d'en faire ici une synthèse très rapide, en regroupant les principaux éléments glanés au cours de la lecture des ouvrages qui lui sont consacrés.
En un mot, pour Paul de la Croix, nos désirs, ce sont ceux que Dieu nous donne en vue de faire ou d'acquérir:
– la volonté de Dieu
– le silence d’amour
– l ‘attention amoureuse en Dieu
– l’union de l’âme avec Dieu
– l’indifférence spirituelle
– la paix intérieure
– une grande intimité ave Dieu
En un mot il nous faut vivre continuellement sous le regard de Dieu, par le trépas de notre volonté propre. Tout cela suppose, parce que nous sommes des hommes fragiles et pécheurs:
– de durs combats spirituels
– des tempêtes
– le silence d’amour et de foi, silence mystique, amoureux, divin, patient, doux, intérieur…
– des expériences mystiques parfois, et surtout
– le jeûne et la pénitence
Enfin, et par dessus tout, Paul de la Croix nous parle de l'importance de l’Eucharistie, de Gethsémani et de la Passion de Jésus-Christ, et du désir d’être crucifié avec Jésus.
De tout cela résultera une grande paix intérieure
[1] La Lombardie est subdivisée en douze provinces: Milan, Bergame, Brescia, Côme, Lecco, Crémone, Lodi, Mantoue, Monza et Brianza, Pavie, Sondrio, Varèse.
ANNEXE 1
Lettre adressée par Paul de la Croix
à sa famille au moment de la quitter en 1724
"Très chers frères et sœurs en Jésus-Christ!
Moi, très pauvre et très grand pécheur, Paul-François, votre frère et le très indigne serviteur des Pauvres de Jésus-Christ, je me sens obligé, par une disposition de la Providence, de quitter le pays pour obéir aux saintes inspirations du ciel, de me retirer dans la solitude pour exciter, non seulement les créatures raisonnables, mais encore celles qui sont privées de raison et de sentiment, à s'unir à moi pour pleurer mes grands péchés et pour louer notre bon Dieu que j'ai tant offensé !
Avant donc de partir pour cette sainte retraite, je crois devoir vous laisser, à vous, mes frères et mes sœurs, quelques avis spirituels, afin que vous avanciez chaque jour avec une plus grande ferveur dans l'amour d'un Dieu si bon.
En premier lieu, observez avec grande exactitude la sainte loi du Seigneur. Ayez une crainte filiale pour ce Dieu aimable qui nous a créés et rachetés. Sachez, mes bien-aimés, que plus un fils aime tendrement son père, plus il craint de lui déplaire, de le mettre en colère, enfin de l'offenser. Ainsi, vous, mes bien aimés, ayez une sainte crainte d'offenser Dieu; elle sera pour vous comme un frein qui vous empêchera de tomber dans le péché. Aimez ce tendre Père d'un amour très ardent, ayez pour lui la plus tendre et la plus respectueuse confiance; en un mot, que toutes vos actions, toutes vos paroles, vos soupirs, vos peines, vos travaux, vos larmes, soient un holocauste offert à son saint amour.
Pour vous maintenir dans sa divine grâce, fréquentez les sacrements, c'est-à-dire, la confession et la communion. Quand vous vous approchez du saint autel, proposez-vous pour fin principale de purifier toujours de plus en plus votre âme dans le feu du saint amour. Ah! mes bien-aimés, je ne vous parle pas de la préparation, parce que je pense que vous ferez de votre mieux. Souvenez-vous qu'il s'agit de l'action la plus sainte qu'il soit possible de faire. Ah! certes, notre bon Jésus n'a rien pu faire de plus que de se donner lui-même en nourriture; aimons donc ce tendre amant. Soyez fort dévots envers le Saint-Sacrement; allez souvent à l'église, et visitez avec grande piété l'autel de la sainte Vierge, et cela, faites-le surtout avant d'aller en classe, et engagez les autres enfants à le faire. Ne passez pas un jour sans faire une demi-heure ou au moins un quart d'heure d'oraison mentale sur la douloureuse passion du Sauveur; faites-en plus, si vous pouvez; mais du moins employez-y toujours ce temps.
Ayez un souvenir continuel des douleurs de notre Amour crucifié, et sachez que ces grands Saints qui maintenant triomphent dans l'amour, là haut, dans le ciel, sont arrivés à une haute perfection par cette voie. Ainsi exercez-vous dans cette céleste pratique le plus que vous pourrez, et surtout le jour de la sainte Communion. Ayez une tendre dévotion aux douleurs de Marie, à sa sainte et immaculée Conception, à votre Ange gardien etc... à vos saints patrons, et surtout aux saints Apôtres. Rendez-vous familières les oraisons jaculatoires, et accoutumez votre coeur à en faire. J'en mets ici quelques-unes pour votre plus grand avantage.
Ah ! Mon bon Dieu! Que ne vous ai-je jamais offensé! Espérance de mon cœur, plutôt mourir mille fois que de pécher encore! Ah! Mon Jésus! Quand est-ce que je vous aimerai? Ah! Mon souverain Bien! Blessez, blessez mon cœur de votre saint amour! Celui qui ne vous aime pas, Ô mon Dieu, ne vous connaît pas! Ah! Si tous vous aimaient, ô Amour infini! Quand est-ce que mon âme sera tout embrasée de votre sainte charité? Actes de résignation. Que votre sainte volonté soit faite! Que les traverses soient bienvenues! Chères souffrances, je vous embrasse et je vous serre contre mon cœur! Commandements du Seigneur, soyez ma joie! Quelle belle souffrance! Ah! Main paternelle de mon Dieu, je vous baise! Soit bénie la verge sainte qui me frappe avec tant d'amour! Ah! Tendre Père! Il m'est bon d'être humilié! Mon Dieu, vous êtes tout mon bien!
Faites fréquemment des actes de repentir de vos péchés et d'amour de Dieu. Vous pouvez faire cela en allant et venant, en travaillant, et même dans la compagnie des autres, parce qu'enfin, si les hommes sont autour de votre corps, ils ne sont pas autour de votre cœur; ainsi vous pouvez produire beaucoup d'actes intérieurs, même au milieu des occupations les plus sérieuse."
Paul-François continue en exhortant efficacement ses frères et sœurs à pratiquer une exacte obéissance envers leur père et leur mère. Il appelle l'obéissance une perle céleste, une vertu dont le Seigneur nous a donné un exemple éclatant, en laissant par obéissance sa très sainte vie sur l'arbre de la croix. Il les avertit que ce ne serait pas pratiquer l'obéissance avec perfection, si, quand il s'agit de choses importantes, ils ne se faisaient pas un devoir de dépendre de la volonté et des conseils de leur père et de leur mère. Voulant ensuite les tenir éloignés des dangers du monde il écrit: "Lisez, dans le cours de la journée, quelque ouvrage de piété, et fuyez comme le diable les mauvaises compagnies."
Il leur recommande ensuite d'être justes envers tout le monde, de payer leurs dettes sans retard s'ils en avaient, et s'ils ne le pouvaient pas, de prier humblement leurs créanciers d'avoir compassion d'eux. "Humiliez-vous, humiliez-vous devant tout le monde, pour l'amour de Dieu."
Comme il avait, de la sainte charité, l'estime singulière qui lui est due, il continue en ces termes: "Enfin, je vous prie de vous souvenir toujours du saint commandement de l'amour que Jésus donna à ses disciples pendant la dernière cène, avant d'aller à la mort. Voici ce qu'il leur dit: 'Mes chers apôtres, je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés moi-même.' Ah! Quel doux langage! Le modèle est sous nos yeux: aimez-vous, aimez-vous! Chers frères et chères sœurs, souvenez-vous que jamais vous ne plairez à Dieu, si vous ne vous aimez les uns les autres. Qu'il n'y ait jamais aucune dissension parmi vous; et si quelquefois il vous échappe une parole aigre, adoucissez-vous aussitôt, ne continuez pas à parler, ne laissez pas maîtriser votre cœur par l'indignation. Je vous répète donc avec saint Jean, apôtre et évangéliste: Aimez-vous, aimez-vous, parce que c'est à cela qu'on reconnaît l'amour de Dieu. Ayez aussi beaucoup de compassion et de charité pour les pauvres du Seigneur."
Enfin Paul-François conclut tous ces avis par ces paroles pleines de piété et d'affection: "Je vous laisse donc dans les plaies sacrées de Jésus, sous la protection de Marie, la Vierge des douleurs; oui, c'est là que je vous laisse, vous et toute la famille. Je prie cette bonne Mère de vous baigner le cœur de ses larmes douloureuses, afin que vous ayez un continuel souvenir de la passion très amère de Jésus-Christ et de ses propres douleurs. Je la prie de vous obtenir la persévérance dans le saint amour de Dieu, la force et la résignation dans les souffrances. Recevez donc pour votre grande protectrice Notre-Dame-des-Douleurs, et n'abandonnez jamais à l'avenir la méditation de la Passion de Jésus-Christ. Que Dieu, dans sa miséricorde, répande sur vous tous sa sainte bénédiction! Priez-le aussi pour moi. Deo gratias!
Votre frère très indigne, Paul-François Danei, le dernier des serviteurs des Pauvres de Jésus-Christ."
ANNEXE 2
Lettre de Paul-François Danei, à sa maman
après la mort du père de ses enfants
"Très chère mère!
La nouvelle de la mort de notre père nous a causé, vous n'en doutez pas, une grande, affliction, d'autant plus qu'elle nous est arrivée sans détails. Il est vrai que nous avons à l'instant même adoré la sainte volonté de Dieu. Nous venons vous prier de vous en consoler. Chère mère, réjouissez-vous, car nous avons la ferme confiance qu'il est en paradis. Faites partager cette joie à toute la famille. Je ne vous écris pas plus longuement; je vous dis seulement que bientôt nous partirons tous les deux et que nous aviserons aux moyens de vous assister dans vos besoins pour la gloire de Dieu. Aujourd'hui, que nous avons reçu votre lettre, nous irons demander la permission, et puis nous verrons ce qu'il sera le plus expédient de faire et nous partirons aussitôt. Nous espérons que ce sera au commencement de septembre. Priez pour nous demain, et les jours suivants, nous dirons la messe pour l'âme de notre défunt père.
Rome, le 16 août 1727.
Vos serviteurs et fils très affectionnés, Paul-François et Jean-Baptiste."
ANNEXE 3
Lettre pour le décès de sa mère
"La très sainte Passion de Jésus-Christ soit toujours dans nos cœurs!
Mes bien-aimés en Jésus-Christ,
J'ai reçu votre lettre qui m'apprend l'heureuse et sainte mort de notre bonne mère. La nature n'a pu s'empêcher de payer son tribut, en nous faisant éprouver quelque sentiment de peine; mais cette peine s'est trouvée bien adoucie, lorsque nous avons considéré ce grand coup dans la volonté divine qui ne peut vouloir que le mieux. Dans nos trois Retraites (ou Maisons), on a chanté la messe et l'office des morts. Nous continuons tous les trois de célébrer le saint Sacrifice pour l'âme d'une si bonne mère, bien que nous ayons la douce confiance qu'elle n'a plus besoin de ce secours; il nous semble en effet ne pouvoir douter que déjà notre bon Dieu ne l'ait reçue dans le sein de son infinie miséricorde au saint Paradis. Ainsi, nous devons nous réjouir tous, de ce qu'après tant de peines qu'elle a souffertes avec une constance, une patience et une résignation si grandes, elle jouit maintenant, pour toute l'éternité, du fruit de ses vertus, grâces aux mérites de la très sainte Passion de Jésus-Christ. Nous avons même le bonheur de l'avoir pour avocate dans le royaume du ciel, puisque dans cette vallée de larmes, elle n'a jamais cessé par ses bons exemples et ses ferventes exhortations de nous porter et de nous exciter tous à courir dans la voie de la perfection et de la sainteté. Il nous reste maintenant à garder fidèlement le souvenir de ses leçons et de ses exemples, à imiter sa piété, sa patience et sa résignation toujours soutenues, afin de lui être un jour réunis pour chanter les miséricordes de Dieu, dans le beau royaume de la gloire."
ANNEXE 4
Lettre à son frère Joseph
Lorsque Paul de la Croix eut apprit le décès de son excellente mère, voyant le besoin pressant qu'avait sa famille de ses sages conseils, il ne se contenta pas de faire l'éloge mérité de la défunte, et de la donner pour modèle à ses enfants, mais il y joignit des avis importants, disant avec une vive affection au plus âgé de ses frères :
"Mon cher Joseph, je vous recommande de veiller avec soin sur nos bonnes sœurs. Qu'elles se souviennent qu'elles sont plus obligées que les autres de donner le bon exemple et de se sanctifier, en se conformant aux instructions que je leur ai données de vive voix et par écrit. Qu'elles vivent retirées, qu'elles travaillent, qu'elles fassent oraison et qu'elles fréquentent les sacrements. Surtout, qu'on ne permette pas aux étrangers l'entrée de la maison, quand même ce serait des gens d'église, parce que, bien qu'on doive penser que tout le monde est pieux et saint, il ne faut cependant se fier à personne. Oh! Quelle expérience j'ai acquise depuis tant d'années que je donne des missions! Oh! Avec quelle instance je le recommande au peuple! Il faut veiller sur soi, il faut avoir la confiance la plus filiale en Jésus-Christ, en la très sainte Vierge, aux Anges et aux Saints; mais pour les hommes, il faut les fuir. C'est le conseil de l'Ange à saint Arsène. J'ai toute confiance que nos bonnes sœurs deviendront saintes et qu'elles feront l'exemple des autres. Croyez-moi, mes bien-aimés, vous êtes les gens les plus fortunés du monde: pauvres en cette vie, mais riches de foi, vous serez riches dans l'éternité. Savez-vous pourquoi Dieu vous soumet à tant de misères et de peines? Parce qu'il veut vous donner les richesses du ciel. C'est par ce moyen qu'il vous assure le salut éternel. La souffrance est courte, et ne dure qu'un moment; la jouissance sera éternelle. Dites-moi: que voudriez-vous avoir fait, si vous deviez mourir à cet instant même? Voudriez-vous avoir vécu dans les richesses qui, d'ordinaire, entraînent à de grands péchés et puis être jetés dans l'enfer, ou bien avoir mené une vie pauvre, comme celle que vous avez à présent, et vous envoler au ciel? Ayez donc bon courage. Tenez pour certain que jamais Dieu ne vous abandonnera, mais qu'il vous assistera et vous donnera le nécessaire ."
ANNEXE 5
Quelques documents sur la spiritualité
de saint Paul de la Croix
Lorsqu'il eut reçu l'ordre d'écrire le projet de ce qui serait la Congrégation des Passionistes, Paul de la Croix écrit comme un résumé de sa propre spiritualité. Dans son récit "à propos de la rédaction des Règles", il exprime ce que sont ses sentiments les plus profonds:
– un grand respect envers la mère de Dieu,
– un grand amour de la perfection,
– une dévotion très spéciale envers la Passion de Jésus-Christ.
Ainsi, il écrit: "Sachez-le bien, mes chers frères, le motif principal pour lequel nous sommes vêtus de noir, selon l'inspiration particulière que Dieu m'en a donnée, c'est afin de porter le deuil en mémoire de la Passion et de la mort de Jésus. Nous ne devons donc jamais oublier d'en conserver un continuel et douloureux souvenir. Que chacun des Pauvres de Jésus s'applique à insinuer à tous ceux qu'il pourra, la pieuse méditation des souffrances de notre très doux Jésus.
En 1725, alors qu'il se trouvait à Gaëte, dans un ermitage trop bruyant, Paul écrit, entre autres, à son confesseur: "Que la très sainte croix de Jésus, notre amour, reste toujours plantée dans notre cœur! Que notre esprit soit enté sur cet arbre de vie, et qu'il produise ensuite de dignes fruits de pénitence par les mérites de la mort du véritable Auteur de la vie!... Ah! Quand est-ce que nous imiterons parfaitement ce divin Rédempteur qui s'est anéanti lui-même! Quand serons-nous assez humbles pour nous faire une gloire d'être l'opprobre des hommes et l'abjection du peuple!... Quand serons-nous si simples et si petits que nous regarderons comme une bonne fortune de devenir les derniers de tous et d'être rejetés dans le néant! Quand notre plus grande peine sera-t-elle d'être estimés et honorés! Ah! Quand? Ayez la charité de prier Dieu pour moi, afin qu'il m'en fasse la grâce."
Réflexions sur le combat spirituel
À l'un de ses dirigés Paul de la Croix écrivit les combats auxquels il fut soumis lors de sa grande retraite de quarante jours en 1720: "Que vous serez heureux, mon cher ami, si vous êtes fidèle à combattre et à vaincre!... à ne pas vous laisser attendrir par les sentiments de la nature, mais à regarder en face Jésus crucifié, qui vous invite à le suivre par une faveur si spéciale. Voilà Celui qui vous tiendra lieu de père et de mère et de toutes choses. Oh! Si vous saviez les assauts que j'ai eu à soutenir avant d'embrasser cette vie dans laquelle je suis, l'extrême répugnance que m'inspiraient le démon et la tendresse envers mes parents,... leurs espérances selon le monde, reposant uniquement sur moi; les désolations intérieures, les tristesses, les craintes! Il me semblait que je n'aurais pu résister.
Le diable me mettait dans l'esprit que j'étais le jouet d'une illusion, que je pouvais servir Dieu d'une autre manière, que cette vie n'était pas faite pour moi, etc... et tant d'autres choses que je passe sous silence. Ce qui m'était plus sensible, c'est que j'avais perdu tout sentiment de dévotion: je me trouvais aride, tenté de toutes les manières; le seul son des cloches me faisait horreur; tout le monde me paraissait heureux, excepté moi.
Enfin, il m'est impossible d'expliquer tous ces grands combats. J'en fus surtout assailli, lorsque je me vis au moment de prendre l'habit et d'abandonner le pauvre toit paternel. Tout ceci est la pure vérité; mais il y a bien d'autres choses que je ne saurais rendre et que j'omets pour être court. Ainsi donc, courage! Mon cher ami!...
Dans sa Vie du bienheureux Paul de la Croix, Saint Vincent-Marie Strambi écrit:
"Aux luttes intérieures se joignit une souffrance extérieure fort vive et fort sensible qu'il n'avait jamais autant ressentie. À peine eut-il obtenu de Monseigneur l'évêque la permission de prendre le saint habit, qu'il commença à être très incommodé du froid. Le jour même qu'il se rendit de Castellazzo à Alexandrie pour revêtir l'habit religieux, il ressentit en chemin un froid si vif, avant sa vestition, qu'il en conçut beaucoup de crainte et d'appréhension de ne pouvoir y résister."
Mais Paul ne tint pas compte de ses répugnances, car il savait que "lorsque le Seigneur appelle une âme à une vie austère, il ne manque point de l'aider, pour qu'elle puisse en supporter les rigueurs si grandes qu'elles soient."